C’en est trope

Au cadran de ma montre

Jean-Baptiste Kiya / 19 juillet 2018

JPEG - 49.8 ko
L’Étrange Histoire de Benjamin Button (suivi de Un diamant gros comme le Ritz) de F. Scott Fitzgerald, en Pocket.

… La route nimbée par la lumière de la pleine lune, avait la couleur gris bleuté du platine et les fleurs des champs de la fin de l’été embaumaient l’air paisible de leurs parfums, aussi discrets que des rires étouffés”.

Par-dessus l’apodose, un brouhaha de haut-parleur me fait lever les yeux du livre me rappelant à sa pesanteur. Je me répète alors tout haut, pour en préserver la magie, la cauda : “des parfums aussi discrets que des rires étouffés… des parfums aussi discrets que des rires étouffés”… Difficile d’atteindre semblable sensation dans le hall de la gare aéroportuaire. Les architectes construisent avec leurs yeux ; ils n’ont pas d’oreilles. Plafond démesuré, à hauteur d’avion, la résonance est telle que tous les bruits se mêlent en un magma confus.

Je me dis : L’acoustique est tellement mauvaise qu’on attend mal.
Dans l’espoir que le temps passe plus vite que je n’en ai la perception, je regarde à mon poignet. Les aiguilles de la montre dessinent un oiseau qui s’envole. Un mot célèbre d’un retraité de luxe me revient : “Si à 50 ans, on n’a pas une Rolex au poignet, on a raté sa vie”. Celle que je possède est une Greenwich ridicule avec ses petits brillants qui veulent imiter les étoiles. Elle me plaît bien de fait, car quand je regarde l’heure, j’ai l’impression de la chercher au milieu des constellations.
Le jour où il m’a fallu la choisir au présentoir, j’ai écarté les montres d’homme, trop grosses, trop agressives. L’impression qu’elles me donnaient était qu’elles voulaient m’imposer leur heure. J’ai découvert alors les montres de femme - elles paient moins cher le temps qu’elles ont au poignet, pour la même marque tout au moins.
“9 h 55”. Le vol de Paris a du retard. Mercredi devrait être plus court que le jeudi, attendu que Mercure est sensiblement plus petite que Jupiter.
L’appréhension me guette à chaque fois, celle où ma fille apparaîtra. Quand elle arrive, c’est le temps à l’envers qui commence, le temps qui remonte. Elle est mon horlogère du temps à rebours.

Edouard Louis raconte, dans “Qui a tué mon père”, que son paternel lui avait offert une montre dégotée à la brocante qui tournait à l’envers, mais qu’il la perdit, et qu’il la retrouva dans la littérature…
“L’Étrange histoire de Benjamin Button” de Francis Scott Fitzgerald qui meuble mon attente raconte l’histoire d’un bébé né vieux, qui va vivre sa vie à l’envers, n’ayant de cesse de rajeunir. Prétexte au nouvelliste pour dénoncer les convenances, les attentes et les impératifs bourgeois liés aux étapes de la vie - sorte d’anti-Piaget divertissant.

Je n’ai pas besoin de littérature pour remonter le temps : l’idée de la venue de ma fille y pourvoit amplement.
L’Enquêtrice sociale que le juge avait mandaté ignorait que son rapport était particulièrement erroné. Je le lui appris. La présidente de l’association AGIR ENSEMBLE était également au courant que mon épouse de laquelle j’étais séparé déclarait occuper un studio qui au quotidien logeait un jeune couple. Elle ignorait que Madame était enceinte malgré ses dénégations, que son employeur n’était autre que le père de l’enfant qu’elle attendait, que ses soutiens, deux fonctionnaires, qui étaient supposés appartenir à l’association n’en faisaient aucunement partie, qu’ils ne l’avaient jamais été… En retour, l’enquêtrice me fit comprendre qu’elle était en concurrence avec une collègue dépêchée de La Réunion, que son travail somme toute consistait à abonder dans le sens où l’affaire lui était présentée par le juge. Le vice-président du tribunal de Mamoudzou était également président de l’Association des amis de la Corse, dont les affiches ornaient jusqu’aux salles des profs. Il me suffisait d’aller à N’Gouja pour faire sa connaissance. Je ne l’ai pas fait, pensant à tort que la justice était impartiale et juste.

Quand je demandais, arguments à l’appui, la tenue d’une nouvelle enquête sociale, je n’eus aucun retour de ce monsieur qui me confirma par là-même que le juge se dissimule derrière l’enquêtrice.
Il décida de changer la garde de l’enfant sous prétexte que je souhaitais quitter Mayotte en fin d’année, mettant fin à un contrat au bout de 3 ans alors que celui-ci tirait sur 4. À aucun moment, il ne mentionnait que le père de l’enfant qu’attendait mon ex-épouse, fonctionnaire, devait lui aussi quitter Mayotte au même moment. Ce dont je n’étais pas informé.
J’envoyais une longue lettre à ce magistrat - à mon sens le meilleur de ce que j’ai pu écrire. Ce texte avait pour titre “Merci, M. Le Juge…” Il évoquait des “gages de moralité” qui sonnaient comme les ultimes mots de Sganarelle dans le “Dom Juan” de Molière. La suite me donna bien raison.

La qualité littéraire de ce courrier fut soulignée par ce magistrat qui déposa plainte contre moi pour outrage. Un dossier étayé d’une cinquantaine de pages fut ma réponse. Le silence qui s’ensuivit m’obligea à relancer l’affaire : je demandais où en était le traitement de la plainte contre moi déposée, désireux de participer à faire toute la lumière sur cette affaire… Je n’obtins qu’un silence plus profond encore. J’appris par suite que ce juge partit en pré-retraite.
Il se trouve que mon ex-épouse se vantait précédemment d’avoir des relations intimes avec un juge et de converser avec lui au moyen d’un appareil que celui-ci lui avait confié, un talkie-walkie dans le but de ne pas laisser de trace. Mayotte, c’est un peu le Far-west de la France.

Quant à la présidente de l’association en qui j’avais une confiance totale, elle qui m’avait demandé de patienter dès le rendu du jugement, trois mois plus tard, alors que j’attendais sa réaction et que je n’avais pas poussé en appel, elle devint assesseure à la cour criminelle. Dégagée de ses responsabilités, craignant sans doute d’avoir été bernée précédemment à l’instar de mon affaire, manière de tourner la page et d’enterrer le passé qui faisait que nombre de muzungus avaient cédé leur villa à Kawéni, elle se fit oublier. Il y avait quelque chose d’une transaction immobilière dans cet acharnement.
Après cela, comment voulez-vous respecter une institution dès lors qu’elle ne se respecte pas elle-même ?

Jean-Baptiste Kiya