C’en est trope

Babacoûte !

Jean-Baptiste Kiya / 13 décembre 2018

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Contes et croyances populaires de La Réunion, collectif (Beurty Dubar, France-Line Fontaine, Daniel Honoré, Céline Huet, Jean-Bernard Ifanohiza, Peggy Loup Garbal, Monique Mérabet), éditions UDIR.

Parole d’Ancien : Si l’Homme a une seule bouche, et deux oreilles, c’est parce qu’il est incontestablement destiné plus à écouter qu’à dire.
Bien des choses ont remonté, ces derniers événements ; il suffisait de se pencher un peu pour s’en rendre compte.
Une vieille dame de mon quartier m’a rappelé qu’ô combien ! la période de l’Avant était pernicieuse. “Le 2 novembre, les Morts font la fête, me dit-elle en hochant la tête ; cette année, ils ont décidé de poursuivre un peu plus… Les croisées des chemins sont devenus des ronds-points, voilà tout.”
Dans le livre Contes et croyances de La Réunion, France-Line Fontaine en a rappelé l’importance :
« Le mois de novembre est réservé aux morts. Il faut rester très vigilant pendant l’Avent. Bonnes et mauvaises âmes côtoient les vivants pendant cette période. Surtout se méfier des âmes errantes : ces hommes ou ces femmes qui ont eu une fin tragique profitent de ce temps alloué pour revenir rejouer les instants qui ont précédé leur mort. L’alcoolique revient zigzaguer devant l’attelage qui l’a écrabouillé ».
La gramoune que je connais prétend que les âmes des ancêtres esclaves, les esclaves marronnés abattus à coups de fusil sont descendus des hauts, de leurs campements pour venir se glisser dans la peau des gilets jaunes et affronter les forces de l’ordre :
« Tant que le monde gardera sa gouvernance actuelle, les mové zam reviendront… », fait-elle.
Durant « lo tan zavan », il ne fait pas bon se promener après six heures du soir, on peut être ‘frappé’, choisi. “Tu as vu, les échauffourées, les caillassages, les rackets, les voitures brûlées, tout ça, ça se passait toujours après 18 heures, n’est-ce pas ?…”
Et d’un air entendu, de me donner un conseil, pour virer cette colère : « franchir le seuil de la case à reculons, au cas où une âme, sûrement mauvaise, t’aurait suivi… »
Dans la salle de Café, autre son de cloche, rodomontades en avant ; résonnait : « Rasons l’Arc de Triomphe, un truc de l’ancien monde ! Les Invalides, le napoléonien, tous ces machins, ça écrase ; l’architecture militaire, c’est laid !… »
Le journal de comptoir reproduisait un dessin figurant un journaliste, micro tendu vers le haut en direction d’un gars juché sur un tabouret. La bulle tançait :
“Et vous, que faites-vous pour la planète ?”
Réponse : “Je me suicide.”
La légende énumère : la vie d’un homme, tant de tonnes de carbone, tant de tonnes de déchets, équivalents à tant de piscines olympiques, etc., etc.
Je remarquais que le candidat à la pendaison avait un semblant de gilet jaune. Je fermais le journal.
Mon inclination va plutôt au babillage de mon petit voisin qui a « vu tout ça à la télé » : galets jetés, gaz lacrymo, rackets, voitures brûlées, charges de CRS…, il adore. Pour lui, c’est du jeu vidéo. Il conclut : « C’est la guerre ! » Le mot l’enchante, lui paraît des plus plaisants, il le fait grincer : « LA GUÈÈRRRE !! »… Le genre de gamin qui dès qu’il a l’occasion de voir un policier, s’en approche prudemment pour demander, fixant envieusement l’arme de service à la ceinture : « Dis, il est chargé ?… Je peux l’essayer ?… Est-ce que tu as déjà tiré sur un voleur ?… » La question qui lui brûle la langue finit par sortir : « Tu as déjà tué quelqu’un ??? Shooté, comme ça » : sortent de sa bouche des Pof ! Pof ! Pof ! hystériques qui le secouent de fond en comble. Il en est tout aise.

La meilleure analyse pourtant qu’il m’a été donné d’en entendre m’est venue d’un marmaille, au rond-point Carrefour de Sainte-Suzanne. Assis sur un muret, il portait un gilet jaune trop grand pour lui ; je me suis installé à ses côtés. Il y avait des gens partout, ça parlait, fusaient les klaxons. « Les parents ne doivent pas être loin », me suis-je dit.
Contemplant côté blocages, j’ai demandé, faussement naïf : « Pourquoi ils font ça ? »
Il m’a regardé d’un air bizarre.
J’ai poursuivi, sur le même registre : « Pourquoi ils sont habillés en jaune, c’est la journée du citron ?… »
Interloqué, il se récrie : « Mais non !… Je vais te le dire, mais Chut ! il faut pas qu’’ils’ entendent… »
Il s’est approché de mon oreille pour murmurer : « C’est à cause des Ba-ba-coutes ! »
Je l’ai regardé, il semblait sérieux. Devant mon air dubitatif, alors que je cherchais dans les barrages ce que pouvaient incarner les ‘babacoutes’, il revint vers moi excédé : « Ben, oui ! : pour empêcher les Babacoutes de passer, on barre les routes !… Et on s’habille en jaune, parce que le Babacoute a peur du jaune ! »
Les idées galopaient dans ma tête : « baba » en créole, ça veut dire « bébé ». Exemple : ‘babafigue’, mais « Coute » ?
Je me penchais vers lui d’un air complotiste : « C’est quoi le Babacoute ?
- Un petit monstre - tiens !- qui saute dans les poches des gens, et qui mange tout leur argent… C’est pour ça qu’il faut empêcher qu’il passe, et leur couper la route ! »
Tout devenait clair : Babacoûte, avec un accent sur le u…
Désireux sans doute de mettre un terme à la conversation, il la conclut d’un « T’es idiot, toi ! »
Peut-être… - mais je sais à présent une chose : le conte n’est pas mort.

Jean-Baptiste Kiya