C’en est trope

Charles Angrand / J.-K. Huysmans (5)

Jean-Baptiste Kiya / 22 février 2018

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Charles Angrand - Peintures, pastels, dessins - par Pierre Angrand, publié par la Galerie André Maurice, 1960-1961.

Grand lecteur de revues d’art, Charles Angrand faisait sa moisson quotidienne des journaux à faible et gros tirage, parisiens, provinciaux ; il s’en ouvre à ses correspondants. Du Mercure de France, aux Hommes du jour, en passant par Le Figaro, La Bataille Syndicaliste, Le Journal de Rouen, L’Illustration, Art et décoration, L’Art pour tous, Paris-Journal, La Phalange, Le Petit Parisien, L’Humanité, Bulletin de la vie artistique, La Renaissance des arts, Le Gil Blas, L’Action, le Petit Rouennais, L’Avenir, L’Information, La Petite Gironde : pêle-mêle défilent les titres de presse sous sa plume, autant d’articles découpés, échangés, colligés, commentés.

Fin connaisseur de la vie artistique, et de ses acteurs - marchands compris, le peintre et pastelliste, du fond de son retirement provincial, est à l’affût - pour ne pas dire avide - de nouvelles auprès de ses correspondants à qui il livre en retour ses impressions et ses réflexions.

Aussi n’est-il pas déraisonnable de postuler que l’œil du peintre - en dépit des réticences et des précautions affichées - ait été en grande part guidé par la main du journaliste Huysmans non seulement dans la retranscription de certains aspects de la réalité jusque-là dédaignés, sinon ignorés, mais dans la façon même de procéder.

Avancer cette hypothèse ne consiste pas seulement à aventurer le rapprochement de deux esprits en pointe à la même période : d’un critique et d’un artiste qu’une anamorphose du temps aurait pu laisser entrevoir soudés autour de convictions et de vues modernistes.

Un article du 8 mai 1887 du Journal des artistes, entièrement consacré à Charles Angrand (“Les Palettes - Ch. Angrand”) confirme l’intérêt que l’artiste éprouvait à l’endroit des thèses esthétiques de Huysmans.

L’auteur, Jean Le Fustec côtoie Angrand aux salons de la Société des Artistes indépendant, il fut selon Mme Bogomila Welsh-Ovcharov “son camarade de classe” (à Rouen donc ?…) ; plus sûrement, selon le conservateur en chef du patrimoine Philippe Le Stum, répétiteur et donc condisciple d’Angrand au collège Chaptal. Le Fustec le présente de la sorte : “Poussé par un idéal artistique très étendu, il passe son existence à le poursuivre en tout. Tout ce qui est peinture lui sert de document” (les carnets du peintre, inédits, le confirment) “Un tableau de Zola, (ajoute-t-il) une page de Huysmans le ravissent autant que les toiles des maîtres ; et la littérature le trouve aussi solide sur ses bases normandes que l’histoire de son art”.

Angrand est un passionné que Delattre révère. Pissarro en octobre 95 relate dans une lettre à son fils avoir fait les frais de ses convictions bien sonnées.

Au moment de la mise sous presse du numéro du Journal des artistes, Huysmans a signé 3 romans, des poèmes en prose, et surtout des articles de presse fondamentaux consacrés à l’art moderne, dès 1880, qui furent repris en recueil en 1883.

Onze années plus tard, Huysmans n’est pas oublié puisqu’Angrand entreprend à l’endroit de Charles Frechon l’éloge que l’on sait d’un de ses articles dans L’Écho de Paris, l’année même, vraisemblablement (et n’est-ce pas symptomatique ?), où Angrand s’essaie à une Descente de Croix.

La qualité de la langue alliée à la précision du regard huysmanien ne pouvait que ravir l’esthète et érudit qu’était Charles Angrand, si bien qu’aujourd’hui, on ne peut qu’aspirer à ce que l’œuvre soit à nouveau considérée avec un brio et une pertinence comparables à ceux des critiques fin de siècle qui ont su peser, penser, et même accompagner son art.

Le neveu du peintre avait cette patte, non la volonté - mais la lecture qu’il faisait de la vie et de l’œuvre d’Angrand demeurait soumise à la doctrine, à l’idéologie, parti pris auquel s’ajoutaient des éléments d’autobiographie faussés quand ils n’étaient pas enfouis.

Un paragraphe tiré de la plaquette d’exposition sobrement intitulée “Charles Angrand - peintures, pastels, dessins”, édité fin 1960, alors qu’est évoquée la période crayon Conté de l’artiste, s’en fait une nouvelle fois l’indice :

“L’Écho de Paris est allergique (détaille le neveu) aux énigmes étranges que propose Angrand, puisqu’il écrit : ‘On invoque le nom de Millet, devant les dessins si moelleusement enveloppés de lumière du poète Angrand… Et la grande âme rustique de Millet revit certes dans les planches signées, retenez bien ce nom : Angrand’ (26 novembre 1892)”.

1er point : Aucune chronique artistique ne figure dans ce numéro de L’Écho de Paris (consultable sur le site Gallica). Pas de supplément indiqué. Autrement dit les lignes précitées ne sont pas extraites de ce numéro.

Deuxièmement : Le lien causal annoncé par ‘puisque’ est contredit par l’élément qui prétend le fonder ; l’assertion relève de fait du contresens. Aucune ironie n’est perceptible dans les propos du journaliste. Les expressions laudatives au contraire s’accumulent (“le poète Angrand”, “des dessins si moelleusement enveloppés de lumière”, “la grande âme rustique”, “retenez bien ce nom : Angrand”), nulle trace aucune de l’’allergie’ annoncée, quelle qu’elle soit.

Troisièmement : à l’illogisme s’adjoint l’obscurité. Que veulent dire les termes de Pierre Angrand (dont on reconnaît le style et la matière sous couvert d’anonymat) : “énigmes étranges” ?… Ces mots eux-mêmes restent étrangement énigmatiques.

Il en ressort que les voix du biographe et du journaliste critique entrent en collision. Peut-être est-ce dû au fait que la critique réactionnaire (dont Charles Ponsonailhe faisait partie) commençait à se montrer dithyrambique à l’endroit des crayons Conté de Charles Angrand au point que Pierre Angrand cherchât à la minorer pour ne pas dire l’occulter, à l’instar de la critique huysmanienne.

Jean-Baptiste Kiya



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  • Erratum : C’est sous le titre inhabituel de "Fleurs de rêve" que le lecteur trouve la critique d’art susmentionnée parue dans "L’Echo de Paris" du 26 novembre 1892. Ainsi commence le papier : "Tout ce qu’il y a à Paris de critiques inquiets et de jeunes hommes avides de nouveauté et de mystère défilent depuis huit jours chez Le Barc de Boutteville. (...) des boulevardiers à tournures d’amateurs invoquent le nom de Millet devant les dessins si moëlleusement enveloppés d’étincellement de lumière du poète Angrand ; car cette ménagère entrevue devant l’âtre et ce fondeur à l’usine, dont la haute silhouette se penche, héroïque, au dessus de je ne sais quel métal en fusion, sont plus que d’un dessinateur, et la grande âme rustique de Millet, sa poésie naïve et forte d’homme des champs, revivent certes dans les planches signées, retenez bien ce nom... Angrand".
    Cet article de première page est signé du pseudonyme "RAITIF DE LA BRETONNE", il s’agit d’un masque endossé par l’écrivain parnassien Jean LORRAIN (1855-1906), qui collabora entre autres au "Chat Noir", et qui est resté célèbre pour son duel contre Marcel Proust. "Il avait commencé par signer ’Restif de la Bretonne’ ses articles pour L’Echo de Paris, précise Denis Boissier, mais un descendant de l’écrivain s’étant plaint, Lorrain orthographia ’Raistif’ (sic)".
    J.-B. K.

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