C’en est trope

Charles Angrand, le point sur la correspondance adressée à Maximilien Luce (12) : document inédit

Jean-Baptiste Kiya / 13 septembre 2018

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76e exposition de la Société des artistes indépendants (rétrospective 1884-1894), les Premiers Indépendants, catalogue d’exposition, Grand Palais, 1965.

Le travail de comparaison entre la Correspondance publiée de Charles Angrand et celle conservée au fonds de l’Institut National d’Histoire de l’Art amène à des observations. Il est légitime d’affirmer que les publications biographiques portant sur l’artiste néo-impressionniste ont soit laissé dans l’ombre certains aspects, soit écarté délibérément des éléments importants qui pouvaient éclairer la compréhension de l’œuvre.
La lettre que Charles Angrand adressa à son camarade Maximilien Luce, classifiée 142, du lot 180-31 au fonds de l’INHA, inédite, est une de ces pièces qui conforte cette appréciation.
D’un seul feuillet, sans date, non signée – fort probablement post-scriptum d’un courrier dont il est séparé ou perdu-, l’artiste y écrit d’une plume alerte :

« J’ajoute ceci au bureau de Poste en passant. Lundi, Clarté à Querville, salle pleine. 7 à 800 auditeurs au bas mot. Vaillant-Couturier – un peu la tête que devait avoir Balzac jeune, front bombé. Conférence sur la Russie, conférence écoutée très attentivement - bien que peut-être trop abondante en documents. Réveil cependant d’orateur ci et là. Somme toute succès. »

Première chose, il ne s’agit pas d’un ‘lundi clair’, comme certains naïfs ou hâtifs pourraient le penser, venu sous la plume d’un néo-impressionniste en mal de lumière.
‘Clarté’ est le nom d’un mouvement issu de la Grande Guerre, porté par un idéal internationaliste et pacifiste.
L’état-major français avait, en 14, imposé la censure et interdit la tranchée aux journalistes. Non seulement la presse n’informait pas, mais en absence d’informations fiables, et sous la pression nationaliste impulsée par le gouvernement depuis la défaite de 1870, la perte de l’Alsace-Lorraine, elle se mit à intoxiquer. Concurrentiellement, les journalistes n’eurent de cesse de ‘fictionner’. « La victoire est imminente, annonçait-on, la lâcheté est allemande et les armes de l’adversaire ne font même pas mal, elles sont inoffensives, ni leurs balles, ni leurs obus, ni leurs gaz asphyxiants ne freinent les soldats français ». Dès août 1914, Le Matin trompette : « Les cosaques à cinq étapes de Berlin ».
Ce furent, l’affaire Dreyfus à peine refermée, les délires nationalistes d’un Péguy, d’un Barrès, le « bourrage de crâne » comme disaient les Poilus pour rendre compte du décalage entre la réalité des tranchées et le conte de fées que diffusaient les organes de presse à la botte du gouvernement.
Pour débourrer, il fallait être « sérieusement blindé contre les injures combinées des vendus, des salauds et des imbéciles », comme le renvendiquait Galtier-Boissière dans son journal des tranchées, Le Crapouillot.
Le mouvement révolutionnaire Clarté entreprit ce travail-là, le débourrage de crâne, dès la levée de l’état de siège et de la censure, fin 1919.
Le groupe avait fait sienne la recommandation de Lénine : « Ne pas oublier la guerre », il reprocha à l’opinion publique sa “digestion” (1922), s’en prit aux généraux impunis responsables de la mort d’une centaine de milliers de jeune combattants, consterné de ce Nivelle mourut dans son lit (1924), il fustigea la récupération et la falsification de la mémoire des soldats disparus, dont celle de Dispan*.
“Dans la poignée d’anciens combattants vrais qui n’ont rien oublié et en qui la révolte initiale est aussi haineuse qu’au retour du front, dans cette revue même [‘Clarté’] où seule cette révolte peut encore librement s’exprimer, la mort du général Nivelle a retenti douloureusement. Le général Nivelle est mort dans son lit ! Sept ans après son crime, sans en avoir jamais souffert, sans en avoir rien expié, alors que la mémoire des fusillés de Vingré, de Flirey, victimes des conseils de guerre, n’est même pas officiellement réhabilitée et que des centaines de milliers de combattants demeurent invengés !” (avril 1924).
Charles Angrand qui avait perdu son neveu âgé de 23 ans d’une balle dans la tête, à Nanteuil-la-Fosse, dans l’Aisne, durant l’offensive Nivelle, ne pouvait pas rester insensible à pareil réquisitoire : dans une lettre de 1917 déjà, lui-même se faisait accusateur : “C’était à 5 heures du matin, lors d’un assaut - sans protection d’artillerie, comme il en fut de même partout, après avoir vu commander les opérations, ce qui n’allait ni plus ni moins qu’à traiter les chefs d’assassins”.
La Grande guerre fut la condamnation à mort de toute une jeunesse par quelques politiciens et militaires qui se prenaient pour les juges de l’Histoire.
1924, 10 ans après, la revue ‘Clarté’, s’érigeant comme l’anti-Barrès, lançait : “Il a répandu à profusion la fausse monnaie de la joie, la rigolade dans les tranchées. Il a clamé que de toute tombe s’exhalait un parfum inouï des vertus mirlotonesques et non la rage inexpiable des sacrifices inutiles… Il se fit distributeur national de toutes ces effluves héroïques. Pour un sou, pour deux sous, il vendit dans toute la France une fausse âme de soldat combattant. Faussaire !”
À la mort du chantre de la droite nationaliste, Angrand, eut ce mot, seulement : “Barrès, comme Louis XV, n’aura pas eu beau temps”.

Jean-Baptiste Kiya