C’en est trope

Charles Angrand, le point sur la correspondance adressée à Maximilien Luce (13) : document inédit

Jean-Baptiste Kiya / 20 septembre 2018

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Tableaux modernes (collection de Monsieur R. P…, Paris 29 octobre 1927`, Hôtel Drouot.

Du choc de la Grande guerre se leva le mouvement pacifiste et internationaliste ‘Clarté’. S’y retrouvaient des jeunes montés au front dans leur vingtième année qui avaient scellé la rupture avec la société bourgeoise. Ils se faisaient les porte-parole de la “génération massacrée”, avec “rageusement la guerre dans leurs entrailles”.

La fracture entre l’Avant et l’Arrière dont Clarté se voulait l’expression révolutionnaire se faisait le miroir de la haine de classe sur laquelle la Guerre s’était organisée : les Avant-postes avaient non seulement pâti dans les tranchées de la sottise criminelle des chefs militaires, mais également de “l’abjection de l’Arrière”, la bêtise tout aussi funeste des chefs politiques : “l’inepte, la moutonnière, la féroce France de l’arrière qui fit de la littérature, et quelle littérature ! (détaillait Henri Dispan de Floran.) Jamais il n’y eut un style plus écœurant, plus émasculé. Faut-il s’en étonner ? Ce sont les eunuques de l’Institut qui tiennent aujourd’hui le marché littéraire, (…) ignobles vieillards dont le talent agonise au fond des tranchées, et comme avec profit ils hurlent à la mort du fond de leurs fauteuils !” (Clarté, juillet 1924).
Ces jeunes étaient soudés dans la croyance de l’effondrement du capitalisme, dont la Grande guerre s’était faite le symptôme ignoble. “Dès mai 1920, écrit l’universitaire Alain Cuénot, les responsables clartéistes dressent un violent réquisitoire contre le capitalisme et les effets désastreux du militarisme. Ils ne peuvent imaginer que les rescapés du front qui ont vécu un enfer d’une effroyable cruauté ne cherchent pas à renverser un pouvoir responsable d’une telle monstruosité”. Fustigeant la trahison des socialistes de l’Union sacrée, ils apportèrent leur soutien au Parti communiste naissant, menant une vaste campagne en faveur de l’adhésion à la Troisième Internationale.

“Henri Barbusse, malgré son ralliement en 1920 au ‘communisme international’, tenait essentiellement à préserver l’indépendance de Clarté et à en faire une organisation ‘au-dessus des partis politiques’. Au contraire, analyse Nicole Racine, une minorité acquise au communisme composée notamment de Paul Vaillant-Couturier, Jean Bernier, Marcel Fourrier, Magdeleine Marx, cherchait à orienter Clarté vers une action révolutionnaire. Vaillant-Couturier inspirait à cet effet, en février 1921, une déclaration que Barbusse accepta avec difficulté, qui définit Clarté comme un ‘centre d’éducation révolutionnaire international’. À la fin de 1921, la minorité communiste, avec l’accord réticent de Barbusse, décidait de lancer la revue Clarté, qui succéda au journal [du même nom] suspendu au début de 1921”, marquant la rupture avec les origines pacifistes et idéalistes du mouvement à ses débuts.

C’est à ce deuxième Clarté qu’Angrand fait référence dans son courrier à Maximilien Luce.
Paul Vaillant-Couturier faisait partie de cette génération qui portait l’espoir qu’une révolution naîtrait de leur révolte de combattants, à l’exemple de la révolution russe.
Après le congrès de Tours en 1920, dont il fut l’un des orateurs, il participa à la fondation du Parti communiste.
Il militait, précise le Maitron, pour l’avènement de trois Internationales, celle des Anciens combattants, celle de la Pensée et celle de Lénine. “La lutte révolutionnaire donnait son sens à la ‘guerre à la guerre’ et primait sur les autres luttes”.
Sa grande popularité, acquise au fil des meetings où il excellait à emporter l’adhésion des foules, lui permit d’être réélu en 1924 à la tête de la liste communiste dans le département de la Seine, en banlieue.

Le courrier précité de Charles Angrand évoque une conférence sur la Russie, sans en préciser plus avant l’objet.
Entre 1919 et 1922, la famine sévit sur la Volga. Devant un public nombreux, Paul Vaillant-Couturier prononça de vibrants appels pour aider la Russie à faire face à la catastrophe. L’orateur faisait de la famine le symbole du sacrifice du peuple de Russie pour l’avenir de l’humanité.
En 1921-1923 furent créés les Comités et Organisations pour l’Aide à la Russie.
Il paraît donc pertinent de situer le courrier d’Angrand (n°142 du lot 180-31) dans cette fourchette 1921-23. Il nous rappelle que les deux amis avaient communément participé aux publications anarchistes de Jean Grave ; ils prolongeaient là, après guerre, une réflexion commune sur la relation entre l’art et le peuple, sur la place et le rôle de l’art dans la société.
‘Clarté’ dénotait dans le paysage éditorial français par ses considérations sur l’art se positionnant en faveur d’un “art prolétarien”.

À la lumière des thèses de Georges Sorel, les intellectuels clartéistes démontraient que la bourgeoisie, classe conquérante à partir du XVIIIe siècle, corrompue par les forces capitalistes, était frappée d’une décadence intellectuelle et morale irréversible. Incapable de maîtriser son devenir historique, condamnée à la facilité, elle propageait dans l’opinion une morale visant à corrompre la classe ouvrière. Le prolétariat, menacé de contamination, risquait d’être entraîné vers une médiocrité intellectuelle et morale irréversible, (rapporte Alain Cuénot). Aussi était-il nécessaire de proposer une contre-voie qui ne fut pas une contre-allée, ce à quoi travaillaient chacun avec son art propre Charles Angrand et Maximilien Luce.

Jean-Baptiste Kiya