C’en est trope

Dyab-la ka mandé an timanmay (1)

Jean-Baptiste Kiya / 6 décembre 2018

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Joanise ma mère d’Alexandre Monan, aux éditions Désormeaux.

Ti-marmaille-là voulait mettre un grain de sel sur la queue du merle tant il trouvait l’oiseau en un mot magique. Jaloux, dans le fond, de la légèreté et de la vivacité merveilleuses du piaf, il voulait s’en saisir, l’avoir à lui tout seul, pour faire sien toutes les qualités qui semblaient faire défaut à sa petite ‘existence de ti-marmaille-la-poussière’.
Le merle l’entraîna, loin, à chaque fois plus loin, jusqu’au bord de la vie, et sur les sentiers abrupts sur lesquels il n’eut pas conscience de courir, se tenaient dissimulés, sous des dehors divers, maints diables désireux de saisir au passage une âme enfantine (dont ils nourrissaient leur rage à ne pas en avoir).
Et parmi ces avatars :

1) Le Dyab-volcan
Au Morne-Balai, ce 8 mai 1902, eut lieu la fin du monde, celle dont nous avait tant bassiné le Curé de la paroisse. Elle s’annonça au moyen d’un grondement formidable, et la terre s’ouvrit, se fendit en deux, et de la bouche gigantesque fut vomi tout ce que l’Enfer contenait de feu et de cendre.
En pleine journée au-dessus du mont Pelée, se joua le grand spectacle des teintes crépusculaires, annonciateur du Jugement Dernier, tel qu’il était écrit dans l’ultime livre de la Bible, l’Apocalypse : le ciel, ouvert comme le grand Livre, se couvrit de flammèches, de feu, de poussière puis la nuit entra dans le jour et l’envahit. Le Moment était venu, celui que les Hommes avaient tant attendu : le Moment du Jugement Dernier, la fin des temps et des siècles…
D’instinct, sans perdre la moindre seconde, on prépara son passage dans l’autre monde. Agenouillés, bras tendus en direction du Ciel, nous criâmes, plus qu’on ne pria, pour que Dieu puisse nous entendre par-dessus les craquements infernaux de la terre, l’appel solennel. Dans la confusion, le Notre-Père sortait moitié créole, moitié latin - qu’importe :
Papa nou ki nan Siella
Dibitte nobis debita nostra
Padoné sa nou fèou tankou nou padoné mounn kif è nou ki choy
Et ne nos inducas in tentationem
Sed libera nos a malo…
Or, voilà que certains jeunes, devant l’éruption, au lieu de communier ensemble dans la prière, avec la Communauté de Dieu, prirent leurs jambes à leur cou, et faisant appel à la fidélité de leurs mollets plutôt qu’à celle de leur foi, s’élancèrent en avant, dans la direction opposée, dévalant les pentes à qui mieux-mieux : belle danse de gambettes, en vérité !
Face au fait accompli, les Anciens, révoltés, furieux, se dressèrent pour appréhender la marmaille, tantôt implorant leur sagesse, tantôt les traitant de “Mécréants”, de “spès cochons”, de “bons-à-rien”, de “Judas”, les vouant aux gémonies et en toute extrémité aux feux de l’Enfer dont ils essayaient pourtant se s’échapper à bon compte.
On vit ainsi des mères se saisir de pierres pour les lancer en direction de leurs propres enfants, en les maudissant, alors qu’elles venaient, à peine un quart d’heure plus tôt, de louer fort à propos, devant la voisine, leur bonté et leur sagesse ‘d’image’… C’était à n’y rien comprendre.

2. Dyab-là lé blan, en fait ! :
Que peut dire le petit « morceau de charbon avec des yeux » devant ces tempêtes qui se déchaînent dans les familles, créées par ces « malzoreils », mulâtres et autres « mal blanchis » de la famille ?
Car il s’avérait plus que nécessaire de maintenir, en dépit des scandales des filles enceintes, et des faux pas des garçons, « son appartenance propre ainsi que celle de sa progéniture à ce groupe social des mulâtres qui avait émergé de la masse, au cours du siècle précédent » : point de mariage avec une autre ‘race’ et d’une autre ‘condition’ - hors de question ! Nous n’allions pas ‘salir’ notre peau, rabaisser notre sang !
C’était sans compter les maléfices des ‘Jangajé’ : ces individus qui, comme tout un chacun, vaquaient le jour à leurs occupations coutumières, mais qui sous lesquels, on pouvait discerner, comme Man Darius le faisait, “des suppôts du démon qui, le soir venu, officiaient sous des formes diverses, sous le grand fromager, dans les ‘croisées-quatre’, les cimetières, maisons hantées ou autres lieux où, à ces heures, ne se hasardaient jamais les bons chrétiens… Bien sûr, tous les békés étaient ‘jangajé’, sinon, où donc auraient-ils pris leurs immenses fortunes ?!”
Le grand mensonge de la couleur battait le rappel sur le roulèr de l’île-océan.

Jean-Baptiste Kiya