C’en est trope

Jirô Tanigushi, laisser les portes ouvertes

Jean-Baptiste Kiya / 21 décembre 2017



“La force des Asiatiques, remarquait un politique, c’est l’insistance”.

Précisons : une insistance qui confère à l’inconsistance.

Une expression japonaise ne dit-elle pas : “Taiyoku wa muyoku ni nitari”, soulignant par là que les grandes passions s’apparentent à l’indifférence ?

C’est cela qu’explore Kurozawa dans “Dode’s kaden”, de manière insistante : « Les Japonais préfèrent les lumières douces aux lumières éclatantes. C’est pourquoi ils construisent en contrebas ». Le cinéaste montrait que la couleur des murs fait l’atmosphère, et que cette lumière fait des êtres inconsistants.

Inconsistance choisie, pesée, codifiée à l’extrême et, en même temps, ouverture. Le monde de Jirô Tanigushi marche sur les traces de ces considérations, en ce qu’il se fait d’abord regard, puis silence, et souffle. Les qualités de ce regard-qui-va sont prises dans l’ambre du tendre et du nostalgique, avec entre chaque vignette le drame intime qui se glisse, qui se noue et se dénoue comme une respiration : avec la part de mystère du monde, en bâton pour s’aider à gravir les sentiers pentus. La passion de la photographie l’a certes guidé, son regard se portant davantage sur les choses que sur les êtres - mais ce n’est pas l’essentiel du pas.

Journal poétique sur le temps qui s’arpente, sur les lieux qui s’ensaisonnent, “L’Homme qui marche” nous dit par son titre une chose fondamentale sur le Japon, le pays aux marches innombrables. Sur ce Japon qui est un pays en escaliers, fait pour la déambulation. Hiroshige, Hokusai, Bashô, Isa, Buson, Dôgen, le moine Kokai…, tous traversent les quatre provinces qui ont pour nom : Éveil, Ascèse, Illumination et Nirvana. Tout parcours passe par ces étapes. À leurs côtés, Tanigushi et ses lecteurs.

Le voyage japonais se fait simultanément dans deux directions : à la fois linéaire et circulaire. Le centre de cette circularité chez Tanigushi est le foyer.

Barthes avait noté que quelque soit le point depuis lequel on regarde un jardin zen, une pierre échappe toujours à la vue. Cette pierre désigne ce quelque chose autour duquel la vie spirituelle tourne, sans jamais le voir ni l’atteindre. Ainsi est construit le manga de Tanigushi.

« Le Journal de mon père » ne progresse pas autrement dans l’histoire d’un fils qui a fui son père, et qui le retrouve par le souvenir sitôt que survient son décès.

De grandes sculptures du bodhisattva Jizo, protecteur des voyageurs et de ceux qui s’égarent aux carrefours, s’élèvent à Kyoto. Elles le montrent assis dans la position du lotus. Selon le shinto, les nuages, les montagnes, les rochers, les étangs ou les arbres sont des Esprits ou kami qui voyagent.

“Je suis une lune couverte de nuages qui erre en plein ciel”, dit le Poète. Le voyage apprend à respecter la terre et le ciel ; le silence qu’il induit est celui du respect, le respect du silence des choses.

Le ciel dit que ma vie est fumée, écrivait le japonisant Nicolas Bouvier pris dans le paysage de Kyoto-Fu, ma vie est fumée, oui, mais c’est avec ma fumée que je modèle ma seconde ombre.

Balzac remarquait que bien des savants s’étaient attachés à décrire et à étudier les différents mouvements des choses, la rotation des astres, la dynamique des fluides, le jeu du hasard et de la nécessité, mais qu’aucun d’eux ne s’était soucié avant lui d’étudier la façon dont les hommes marchent. Du goût de la marche, l’analyste était passé à la théorie de la démarche, et montrait combien le mouvement des jambes était lié à celui des idées, combien l’esprit était influencé par l’allant du corps. Le défaut de mouvement, écrivait-il, affaiblit la dynamique intellectuelle, et inversement une trop grande activité physique rend imbécile.

Tanigushi fait la différence, il montre que, quand je marche, je m’enfonce en moi, il dit au rebours du romancier français que marcher n’est pas une performance, c’est un état qui peut tendre vers ce que nous appelons, en Occident, une “grâce”.

Étang Saint-Paul. Octobre. Pendant que de l’autre côté de la langue de terre boisée, la mer bat et roule les galets, la surface de l’étang ondule. Quand on s’y promène, on devine sans peine sous les pas les vagues de l’océan qui franchissent les pierres, le sable, les racines pour venir bercer l’étang, et cela fait comme un murmure.

Jean-Baptiste Kiya