C’en est trope

La haine de l’argent

Témoignages.re / 3 novembre 2011

C’est comme le compliment d’un fou, quel que soit le côté sur laquelle tombe la pièce, c’est toujours pile, vous perdez toujours. Le donnant-donnant est illusoire : l’argent dévalue tout, c’est la pente qui paraît monter, mais elle descend. Et vous fait descendre avec.

Les fonctionnaires non remplacés le vivent tous les jours, épiés par une hiérarchie qui est payée à la prime de rendement, à l’efficacité ; le travail demandé est de plus en plus fourni. Ce n’est plus une rétribution que vous méritez en reconnaissance d’un travail, c’est l’argent qu’on vous crache à la figure, avec la suspicion que vous n’en fournissez jamais assez, et que la qualité n’est pas suffisante.

Le système instauré du « Travaillez plus pour gagner plus » allié à l’augmentation du coût de la vie n’a fait que renforcer les coteries, les copinages, dans le but de dresser une enceinte autour de prérogatives, et de permettre aux affiliés de monter l’échelle.

Le professeur est de plus en plus chargé administrativement, de sorte à ce qu’il est obligé de dégager du temps pour mener à bien ses projets personnels pédagogiques. Veut-il mettre en histoires avec ses élèves toute la grammaire, l’orthographe et le programme du collège, évoquer le système solaire en prenant en compte la cosmogonie amérindienne, inventer l’histoire prépositionnelle d’Adam-part-pour-Anvers-avecdeux-cents-sous-sûr, etc. qu’il est contraint de tirer du temps sur ses obligations pour parvenir à faire avancer son rêve encyclopédique. Il faudrait, pour mener à terme un tel travail, qu’il se mette à mi-temps, ce qu’il ne peut se permettre.

Alors, de temps à autre, il est bon de prendre du recul, de se remettre aux classiques, de parcourir, de livres en livres, cette histoire du Capital. Depuis Molière, Mérimée et Maupassant, Balzac, Zola, de voir comment l’appât du gain, avec l’abandon des campagnes et de l’autosuffisance, est devenu de moins en moins caricatural, de plus en plus diffus, comment il s’est mis à concerner toutes les corporations, toutes les strates du social. Belle est la lithographie théâtralisée de Daumier, où l’on voit l’Avocat gras, à la moue supérieure, toiser un client démuni pour lui signifier d’un langage sucré-salé : « Mon cher Monsieur ; il m’est absolument impossible de plaider votre affaire... il vous manque les pièces les plus importantes... (à part) les pièces de cent sous ! » Nobis prisca usque loquuntur. Avocats, huissiers, traders, joueurs, argent-braguette, mariage à plus-value, divorce d’argent, Françafric, tout ce qui cause le dégoût du monde, le fameux taedium vitae des Anciens, est là, dans l’argent. Il faudrait commencer à dévisser les boulons.

Aujourd’hui, certaines mères font en sorte que leur fille soit enceinte à 16 ans pour ramener de l’argent à la maison, un sou marqué au fer rouge... Bref, l’envers du féminisme, une caricature d’acquis social.

À la lecture de ce Maupassant réaliste, celui-là même qui, dès l’accroche, entre en danse, d’un tango ironique, un pas en avant, deux en arrière, on songe de loin en loin aux fameux vers qu’écrivait Musset à propos de Voltaire : « Dors-tu content, Voltaire, et ton hideux sourire/Voltige-t-il encore sur tes os décharnés » ?, auxquels on changerait volontiers l’adjectif hideux pour grinçant. Il faut relire les portraits de ses ronds-de-cuir : « Maître Lebrument était un beau garçon, qui avait du chic, un chic notaire, un chic province, niais enfin du chic, ce qui était rare à Boutigny-le-Rebours ». Ailleurs, « le commis avait avant tout la prétention d’être un honnête homme, et ii le proclamait en se frappant la poitrine. II était, en effet un honnête homme dans le sens le plus terre à terre du mot ».

Ce dégoût de l’argent qui sourd dans ces nouvelles du XIXe siècle, on le sent davantage aujourd’hui, en ces temps de rentabilité et de compétition, en cette époque qui voit garantir le primat de l’économie sur la politique, autour de soi et en soi. Ce courant, c’est le regard que portent sur la vie les Dominicains, les jansénistes, Emmaüs, l’abbé Pierre, ce sentiment d’humilité, et puis cela tient aux exemples, aux raisonnements de la philosophie grecque, de Diogène, de Socrate, des taoïstes de la forêt des bambous, au regard de l’Inde aussi.

Que reste-t-il d’autre que de fuir le carriérisme, s’en moquer ; faire l’éloge de la gratuité, travailler pour rien, non pas pour un patron, pour soi-même ; s’écarter autant que faire se peut de la folie du monde ; éprouver une répulsion à l’égard de la cohue des grandes surfaces ; préférer l’échange, le plaisir sans frais, et tout ce que nous donne le monde.

Tel arrivé sur le département reçoit au domicile de sa famille réunionnaise une lettre d’huissier réclamant une cinquantaine d’euros pour n’avoir pas réglé au bout d’un an une facture Orange dans son département de départ. Il renvoie : la copie de la dernière lettre montrant qu’il avait réglé sa facture et signifié sa présente adresse, l’original d’une fiche de paye et un RIB : du genre « Paye-toi... ». Tel autre qui règle des factures indécentes en rajoutant 1 euro : « Pour le café ».

Le système craque. Émeutes de la faim à Mayotte. Tromperie de la départementalisation : Younoussa Banama ne disait-il pas jadis « tant qu’à être colonisé, autant que ça soit par un pays riche » ?... Riche parce qu’inhumain. « Les Français se volent les uns les autres, et ils appellent ça l’économie ». Il serait bon de réinventer la vie.

Jean-Charles Angrand