C’en est trope

La Porte du dragon (Tao)

Jean-Baptiste Kiya / 6 septembre 2018

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La rencontre des deux maîtres, Confucius et Lao-tseu, contée par l’historien Sseu-ma-t’sien, intègre ce commentaire de maître Kong : « Je sais que les oiseaux volent, je sais que les poissons nagent, je sais que les quadrupèdes courent. Les animaux qui courent, on les prend au piège. Ceux qui nagent, on les prend au filet. Ceux qui volent, on les atteint avec des flèches. Mais le dragon, qui s’élève au ciel, porté par le vent et les nuages, je ne sais pas, comment on peut le prendre, lui. Aujourd’hui, j’ai vu Lao-tseu, il est comme un dragon. » À la fois céleste et aquatique, le dragon se joue du vent et du feu. Il est le roi des profondeurs qui veille sur la perle parfaite.
Aux yeux de Confucius, Lao-tseu avait la fierté inadmissible d’un dragon.
Tchouang-tseu - en retour - identifiait Confucius à une Cigale, au fait qu’ils se montraient tout deux obsédés par leur propre ramage monotone.
Archiviste à la cour des Zhou, Lao-tseu avait accès à tout le savoir que l’antique civilisation chinoise avait amoncelé, deux siècles avant que l’Incendie des Livres et l’enterrement des Lettrés (fén shu ken rú) ne commette l’irréparable. À l’unification de l’Empire du Milieu, succéda l’unification de la pensée. Devenaient dangereux les livres de poésie et d’histoire ancienne, parce que contenant des portraits de dirigeants vertueux, ainsi que les ouvrages de philosophies qui prônaient des idées incompatibles avec le régime impérial.
Lao-tseu avait accès à tous ces trésors dont il était le dépositaire et la synthèse vivante.
Nourri au sens caché des textes anciens, il possédait les arcanes du Yi-king, connaissait les scansions du Classique des classiques, du Classique des vers, était imprégné des écrits des Cent Écoles de pensée, il évoluait comme un poisson dans les profondeurs de l’ancienne sophistique chinoise dont il ne nous reste pas même les noms : il possédait chaque verset pour les avoir recopiés tant de fois, gardant pour lui les commentaires pénétrés qu’il pouvait en tirer - il savait par cœur les rouleaux que les Officiels appelaient déjà par dédain les ‘Vieilleries’ (jiù wén huà).
Lao-tseu était déjà avancé dans l’étude de la Voie et de la Vertu quand il quitta son poste.
Quand bien même il s’était efforcé de rester inconnu dans la solitude et la macération des textes de l’antique sagesse, quand bien même il avait cherché à se dissimuler dans les replis des bibliothèques, on venait de loin le consulter sur des sujets divers, tant son savoir et sa sagesse faisaient sa renommée, au point que son souverain, dédaigné, en prit ombrage.
Se sentant menacé, et voyant dans quel fossé la dynastie des Tcheou s’embourbait, le Maître nuitamment quitta sa charge.
Les noirs nuages des dynasties sanglantes des Royaumes combattants se profilaient, celles qui virent les portes des villes flanquées de deux tours cinabre surmontées de pieux où étaient fichées les têtes des criminels et des généraux vaincus - des peaux humaines fraîchement écorchées y claquaient au vent comme des étendards.
Lao-tseu alla jusqu’à la passe de Han-kou à califourchon sur un buffle bleu. Les horizons fuyaient dans les brumes. Le buffle étant un animal gauche, connu pour sa puissance et son caractère intraitable, souvent irascible, le sage assis sur son dos signifiait l’être qui a ‘dressé’ sa nature inférieure.
La fuite du Vieux s’éventa rapidement, le pouvoir ordonna la fermeture des frontières.
Le gardien de la passe de Han-kou était un ancien fonctionnaire haut gradé, écarté jadis du pouvoir, et de la Cour. Muté en ces lieux reculés, l’amertume l’avait fait mûrir en sagesse. Il reconnut le vieil archiviste, sous sa vieille peau de loup.
Plutôt que de le laisser partir, le gardien lui demanda pour son élévation un casse-tête mathématique (les chiffres pour les Chinois représentaient un accès direct à la divinité), ainsi qu’un écrit, afin de parfaire ses jours dans la contemplation de l’esprit.
Le problème géométrique que Lao-tseu soumis au gardien s’est malheureusement perdu.
Reste le livre.
En deux parties, son sujet porte sur la Voie et la Vertu, le Tao et le Tö. Lao-tseu écrivit cinq mille mots d’une concision souvent poussée jusqu’à l’obscurité, dans un style qui était doté, dit-on, de « la légèreté des nuages errant dans le ciel, et de la vigueur du dragon surpris ».
Lao-tseu voulait vivre caché, et s’était nourri du sens caché des antiques textes ; il s’enfonça dans son poème. La calligraphie chinoise se sert d’un pinceau qui confère aux lignes une souplesse et une grâce impossible à rendre avec la pointe dure du calame ou de la plume. Sa rapidité est terrible.
Nanti du rouleau, le gardien ouvrit le passage, Lao-tseu s’éloigna. Le passeur vit l’animal se mettre à galoper et disparaître dans les nuages de l’Ouest. Nul ne sait ce qu’il advint du Sage.
Le peintre Wou Tao-tseu disparut, plus tardivement, de semblable façon. On dit qu’il errait dans ses propres lavis, jusqu’au jour où gravissant une lointaine montagne, au détour d’un chemin de pierre, il disparut - après quoi, nul ne le revit. Lao-tseu s’était enfoncé ainsi dans l’épaisseur de ses vers.
Tchouang-tseu, lui, était un vendeur d’éléphants en porcelaine. Son magasin était toujours plein, il rabrouait les acheteurs.
Il aurait voulu vendre des papillons, mais ils ne tenaient pas en l’air, ils retombaient sur le sol, et se fracassaient.
À l’endroit où il est né, rapporte la tradition, il est un puits si profond qu’on n’en sait pas le fond.
Le sage du Song a écrit un recueil de ses pensées que la postérité a gardé.
Oscar Wilde mesurait parfaitement l’impact que pouvait avoir le livre du Taoïste sur la société élisabéthaine :
« C’est un écrivain très dangereux. La publication de son ouvrage risque de faire beaucoup de tort dans cette époque où la plupart des gens prennent tant à cœur l’éducation de leur prochain, que le temps leur manque pour faire la leur, car, ce qui toujours console l’homme de ses stupidités, ce sont les éloges dont il se couvre après qu’il les a faites ». Remarque qui sonne juste dans la société d’aujourd’hui tandis que l’insensibilité et la futilité produisent pléthore et disette.
Tchouang-tseu en effet allait toujours plus loin que le but. Et à travers le chemin (la Voie, le Tao), on identifie le marcheur.

Jean-Baptiste Kiya