C’en est trope

La Vache qui saute par-dessus la lune

Jean-Baptiste Kiya / 30 août 2018

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Catherine Certitude par Patrick Modiano et Sempé, en Folio junior.

La nuit claire ouatait d’argent l’arabesque des collines qui s’enivraient des senteurs des pins et de la douceur d’un ru. Un petit garçon, attardé à la fenêtre de la cuisine, contemplait la silhouette d’une vache qui paissait au sommet d’une colline bleue. L’animal leva la tête, se mit au pas, puis par un caprice inexplicable fit un bond, de sorte que, la lune venant de poindre sur le talus, elle sembla sauter par-dessus. Émerveillé, le gamin s’écria :
- Papa, papa, la vache, elle a sauté par-dessus la lune !
Le grand frère donna le signal - ce fut lui le premier qui ricana, bientôt suivi par les parents. Elle était bonne, celle-là : une vache qui sautait par-dessus la lune - et puis quoi encore !
- Mais, je t’assure…
- Impayable, ce gosse ! T’imagines, tu lèves les yeux, et là paf ! Une bouse en pleine poire !
- Mais, là… !, insistait le garçon, doigt impérieux vers l’extérieur.
- Allez, tais-toi, plutôt que de dire des âneries…
Le dimanche, le mot fit le tour de la famille : il devint le garçon qui a vu la vache sauter par-dessus la lune. Ce n’est pas donné, une si bonne blague, on la ressert à table, on ne s’en lasse pas, à l’apéro, au digestif, pour patienter entre les plats. Le quartier en fut le réceptacle, on rigolait rien qu’à le voir. L’anecdote vint s’ajouter au répertoire, comme vomir de toute éternité le plat d’huîtres sur la tête de son père qui conduisait, avoir coincé le doigt du petit frère dans la portière, et puis par-dessus tout, cette vache aérienne : longue litanie de souvenirs éculés qui figent les gens et font briller les yeux.
À la ressortir aux dîners de famille avec couverts en argent, les assiettes en porcelaine, les verres de cristal, extirpés toujours plus neufs de la vieille armoire en chêne du salon, l’histoire prenait des couleurs quasi mythologiques : plus elle grossissait, plus elle lui collait à la peau. Quand bien même le garçon aurait voulu qu’on parle un peu plus du présent et de l’avenir, elle ressortait, qu’il y ait copains, copines, invités à déjeuner ou non, comme d’une boîte à malice - lapin du prestidigitateur jaillissant du chapeau…
Aujourd’hui, à chaque fois que j’ôte mes lunettes, je repense à ce gamin, à - ce qu’on appelle - ses ‘moments de solitude’. Et je me dis qu’il en faudrait des lunettes pour tous ceux qui ne voient pas la vache sauter par-dessus la lune, par-dessus les nuages, par-dessus les immeubles, par-dessus les quartiers, par-dessus l’enfance. À la façon de la Vache céleste Hator qui s’étoilait sur les plafonds des antiques tombes de Deir-Er-Amarna… Il faudrait des lunettes à la Baudelaire qui fassent voir la vie en plus grand, la vie en beau !
Modiano l’a bien compris : le monde a besoin de lunettes - on ne voit plus les choses à force de trop se contempler. Sans prendre en compte toutes les choses qu’on aurait préférées ne pas voir…
Et puis le monde empêche de rêver, dit l’Ombre, n’est-ce pas ?
On peut accepter aussi de ne rien voir - parfois - pourquoi pas ?, en Aveugle intermittent.
Catherine, elle, aime à enlever ses lunettes ; on la comprend.

« Les contours des gens et des choses perdaient leur acuité, tout devenait flou, les sons eux-mêmes étaient de plus en plus étouffés. Le monde, quand je le voyais sans lunettes, n’avait plus d’aspérités, il était aussi doux et aussi duveteux qu’un gros oreiller contre lequel j’appuyais ma joue, et je finissais par m’endormir.
- À quoi rêves-tu, Catherine ? me demandait papa. Tu devrais mettre tes lunettes.
Je lui obéissais et tout retrouvait sa dureté et sa précision coutumière. Avec mes lunettes, je voyais le monde tel qu’il est. Je ne pouvais plus rêver. »

Curieusement, entre deux lectures du petit livre de Modiano, une nuit a passé ; j’ai fait un rêve.
C’était quai Conti, j’attendais une amie qui ne venait pas. Une cohorte d’écrivains en tenue de bohème chic sortaient d’une porte cochère. Dans la rue, au centre d’une volée de marmailles, Modiano s’agitait, de grosses boules de papier dans les bras. Je compris que c’était les manuscrits de ses romans qu’il tenait. Il en posa un à terre et commença à jouer au foot avec les gamins du quartier. Ce manuscrit, j’en étais persuadé, était celui de « Catherine Certitude ». Je le sus au fait que l’auteur tapait dedans sans lunettes, et qu’il se faisait prendre la balle.

Jean-Baptiste Kiya