C’en est trope

Les Quatre Chemins du Vertige passent par Attâr

Jean-Baptiste Kiya / 14 juin 2018

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La Conférence des oiseaux par Farid Uddin Attâr, adapté par Jean-Claude Carrière, chez Albin Michel.

Autour du feu, LE VOYAGEUR, L’AVEUGLE, et LE VOLEUR écoutaient LE MONTREUR D’OMBRES dérouler une vieille histoire indienne :
- “Quatre aveugles discutaient autour d’un éléphant dans le jardin d’un palais.
Le premier, de ses deux mains, entoura une jambe du puissant pachyderme.
- L’éléphant, dit-il, est un animal en forme de colonne. Comme celles qui soutiennent les temples de nos divinités.
- Négatif, corrigea le second qui en tenait la trompe : c’est une bête longue, comme un serpent boa, faite comme les tuyaux de roseau qui arrosent nos jardins.
- Assurément pas, fit le troisième, s’accrochant à une oreille : c’est un animal tout plat et large, comme une feuille de bananier géant, ou comme les éventails que balancent les serviteurs pour rafraîchir nos maharadjas.
- Vous n’y êtes pas, lâcha le quatrième qui tentait vainement d’attraper la queue du mastodonte, cette bête n’est qu’un fouet que le maître utilise pour battre ses esclaves. Ou encore un chasse-mouches réservés à nos princes…
Le ton montait. Un homme qui passait par là fut pris à témoin. Les quatre aveugles le pressèrent de les éclairer.
- Le premier d’entre vous a tort, fit-il. L’éléphant n’est pas fait telle une colonne de temple.
Les trois autres aveugles se félicitèrent.
- Le second d’entre vous est également dans l’erreur. L’animal n’est pas un serpent non plus.
Les deux autres aveugles se réjouirent.
- Le troisième d’entre vous n’est pas plus inspiré : la bête ne tient ni du bananier ni de l’éventail.
Le quatrième aveugle exulta enfin, certain d’avoir raison.
- Le quatrième est aussi ignorant que les trois autres. Ce n’est pas le fouet non plus : celui que vous mériteriez à vouloir tous posséder la vérité…
Comme les quatre aveugles, armés de leur bâton, se rapprochaient, menaçants, l’homme, prudent, s’empressa d’ajouter : - L’éléphant n’est pas ce que vous avez dit, mais un peu de tout cela…
Alors, profitant de la réflexion qu’il avait déclenchée, décampa sans demander sa juste rétribution.”
Ainsi se querellent les hommes d’esprit étroit, qui ne voient qu’un aspect du monde, ou encore qu’un aspect de la divinité : beaucoup voient Dieu à leur propre porte, à leur semblance…
L’AVEUGLE : - Ne reconnaît-on pas là propos malpropres de Voyant ? Vous ne changez guère, vous, qui ne voyez pas pour voir, et qui voyez pour ne pas voir !…
LE VOLEUR : - Pareillement en voulant attraper le soleil, la chauve-souris a volé dans le noir pendant des années et des années, et à force de voler, elle a perdu ses plumes, et a prétendu même qu’elle était passée au-delà du soleil…
LE MONTREUR D’OMBRES : - Comment n’aurait-elle pas pu s’égarer, elle qui ne voyait pas son chemin ? Ne le voyant pas, comment aurait-elle pu le parcourir ? Rien ne sert de demander à l’Obscurité des nouvelles du Soleil.
LE VOYAGEUR : - Mes frères, croyez-moi, la destination importe peu : l’essentiel est de mettre les pas dans ses propres pas.
L’AVEUGLE : - Je te rejoins sur ce point, sâlik : la chauve-souris dans la nuit voit mieux sa quête que le paon aveuglé par son propre orgueil.
LE MONTREUR D’OMBRES : - Et que voit le papillon avant d’entrer dans la flamme ? Que voit-il lorsqu’il se met à brûler, au-dessus de la lampe en terre cuite, dispersant son corps en milliers d’étincelles plus brillantes les unes que les autres ?…
LE VOLEUR : - Un château. Et dans la plus haute tour, il voit une princesse, belle comme le jour, à délivrer du feu qui embrase tout, et qui l’attire. C’est cela même l’amour : étreindre le vide.
LE VOYAGEUR : - Tu parles comme un vieux mendiant qui perd son souffle…
LE VOLEUR : - Et toi, tu n’as rien à prendre qu’un escalier qui part dans le vide. Regarde ces oiseaux, là-bas, au loin, qu’ont-ils volé, eux, pour s’enfuir si vite ?
LE VOYAGEUR : - On aimerait être semblable à eux, étendre les ailes… L’amour du monde implore de trouver de nouveaux pas, de marche, de danse, pour évoluer dans sa gravité.
LE MONTREUR D’OMBRES : - Têtes légères ! L’amour et la mort ne sont que deux vagues qui viennent s’effacer sur la berge du monde.
L’AVEUGLE : - L’amour, la mort, le monde, le moi, voir ou ne pas voir, dualités, ramassis de fadaises ! ‘Tawhid’, je dis : l’unicité ! Le positif et le négatif dans l’univers s’équilibrent et s’annihilent. La Tawhid al-asma wa-I-sifat, l’unicité des noms, qualités et attributs, nous rassemble tous, êtres et matière, dans le même sein…
LE MONTREUR D’OMBRES : - Le faucon qui se croyait maître du monde, haut dans le ciel, fauché par une flèche dont l’empennage fait de ses propres plumes a senti son raisonnement se retourner contre lui.
LE VOYAGEUR : - Si nous convenons que la raison discursive est une cause d’égarement, nous sommes condamnés à errer. Errons donc pour le plaisir de tous les sens !
L’AVEUGLE : - Tout ce que l’on va chercher dans les lointains est caché au fond du cœur, voilà la vérité.
LE MONTREUR D’OMBRES : - Et l’ombre se perd dans le soleil…
L’AVEUGLE : - Simplement il faut s’y accrocher, et ne pas se répandre.
LE VOLEUR : - Plus je vous écoute, plus je me dis que vous n’êtes que de vieux fous… L’homme n’a pas à conquérir sa part de Paradis : vulgaire est la course aux honneurs qui agite l’humanité toute entière ! Chacun mérite sa part de repos, et de Paradis. Puisque Dieu refuse de nous la donner, il faut aller la voler, la voler ! Il n’y a de salut que dans la révolte contre la divinité !
LE MONTREUR D’OMBRES : - Ké az mast ké bar mast… Toi aussi, tu fais partie du Tout, et donc de Dieu…
Il se leva, gigantesque, et versa l’eau du thé sur le foyer qui se mit à fumer. Alors les quatre ‘mâqâmât’ rentrèrent dans l’ombre et disparurent dans la nuit : ô fanâ !

Jean-Baptiste Kiya