C’en est trope

Michel Onfray double face

Jean-Baptiste Kiya / 25 octobre 2018

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Nager avec les piranhas (carnet guyanais) de Michel Onfray, chez Gallimard, collection nrf.

D’Onfray, nous connaissions la saine critique de la psychanalyse, les travaux sur l’anarchisme, son éclairage sur le rôle des femmes durant la Révolution. Nous connaissions cela ; en revanche, nous ne connaissions pas ses lieux communs sur la Guyane. Il faut s’y arrêter pourtant.
Page 18 : « À Cayenne, ville au bord d’une mer marronnasse, il y a la violence et la prostitution, des quartiers dangereux, des histoires racontés par tous les expatriés (sic) de couteaux sous la gorge, de viols de femmes sous les yeux de leur famille, d’égorgement pour quelques billets, etc. »
De Kourou : « Ville aseptisée réservée à la fine fleur de la recherche spatiale européenne, il y a la police et la légion, l’armée et la sécurité, les sportifs musclés, la tête rasée, qui travaillent dans le renseignement et les crânes d’œuf russes ou suisses qui mettent au point le cœur secret du satellite »…
Premier point : de toute évidence, cet homme qui en parle si hardiment n’y a pas vécu, de sorte qu’on en vient à se demander ce que le philosophe dirait de La Réunion, de Saint-Gilles, ou de Cilaos : on devine les petits paragraphes hautains sur les villages perdus, avinés et consanguins, et des bas, du rhum, de la violence.
Celui qui se dit philosophe voudrait-il nous faire croire que les quartiers populaires n’existent pas à Kourou ?
N’a-t-il jamais fait le marché de Cayenne, le dimanche matin, à une encablure du si « dangereux Quartier chinois » ?
J’allais au chef-lieu dès que j’avais un peu de temps, j’avais mes marques aux archives, place des Palmistes, dans le centre ; j’aimais beaucoup la promenade sur le bord de mer (“marronnasse”), les vols des petits échassiers, les mouettes, les ibis ; souvent nous déjeunions dans le quartier de l’université, le cinéma, les cafés, le 14 juillet, les courses, les réunions d’association, l’effervescence du carnaval… N’en déplaise au philosophe, sur quatre années, durant lesquelles j’y ai vécu et travaillé, souvent avec les Amérindiens palikur, je n’ai subi aucune agression.
Mais voilà, Michel Onfray vend chez Gallimard, il lui faut une accroche, du sensationnel :
« Chaleur et moiteur dans les pièces où l’humidité gondole les livres (détaille-t-il), tache les murs, parfume l’air de la pourriture des terres qui décomposent la végétation tropicale » - dramatisation.
Si le philosophe s’était un peu renseigné, il aurait su que la grande majorité des maisons construites en Guyane ont des pièces ventilées du fait que le haut des murs extérieurs sont étayés de parpaings ouverts, nantis de moustiquaire, comme cela se fait, du reste, au Sénégal, ou à Mayotte. L’air brasse continuellement des pièces plus hautes de plafond qu’en métropole. La bibliothèque que j’avais montée dans le bureau – une bibliothèque suspendue-, pourtant fournie, n’a pas eu à souffrir de ce que décrit le philosophe… Et l’air n’y sent pas le pourri.
C’est armé, non d’une machette, mais d’a priori que le philosophe se fraye un chemin au “Pays des Eaux”.
La 1ère phrase, celle qui ouvre l’opuscule pose d’emblée ses œillères : « Ce que l’on trouve dans un voyage est toujours ce que l’on y met ». Présent de vérité général, le Général Vérité sonne la charge ! Le Moi est une prison !
Le voyage n’existerait donc pas - à quoi bon faire autant de kilomètres ?
2e phrase : « Les ethnologues n’échappent pas à cette règle, bien qu’ils recouvrent leur subjectivité avec un mille-feuille théorique » ; pour bien faire comprendre le message, au cas où nous n’aurions pas bien compris, quelques exemples l’enfoncent dans notre esprit : « Dans les Dogons de Griaule, il y a plus de Griaule que de Dogons, de même qu’il y a plus de Lévi-Strauss dans ses Nambilwaras que de Nambikwaras, etc. » Caricature en avant : Jetez-moi ces Lévi-Strauss, ces Griaule ! Malaurie à la poubelle ! Ces gens-là sont des faussaires qui n’ont eu de cesse de tromper l’humanité ! L’ethnologie est une fausse science ! Hou ! Ces auteurs n’aiment que leur propre nombril, Narcisses tronqués - autobiographies détournées - ils se vendent eux-mêmes faisant croire qu’ils sont autres, honte sur leurs travaux ! Anathème ! Etc.
On mesure le niveau sur lequel vogue la philosophie de Michel Onfray et sur quels hauts fonds elle racle.
Vous pourrez de toute votre hauteur de philosophe soutenir ensuite, à votre convenance, que le moi n’existe pas, ou que la société n’existe pas…
Mais il y a pire !
Il convient, écrit-il bientôt, aimer « les voyages non pas parce qu’ils nous permettent de rencontrer l’altérité dans un même temps, mais parce qu’ils nous donnent la mêmeté dans un autre temps. Ces peuples [les Amérindiens] sont en effet fossiles : autrement dit, ils sont ce que nous fûmes et, hélas, ils seront ce que nous sommes ». L’Amérindien : un Même fossilisé… Sarkozy à Dakar ne disait pas autrement. Onfray déclare être allé en Guyane contempler une étoile morte, ou pour mieux dire son propre Lui-même préhistorique… À ce stade, aucune différence entre un Palikour, un Arawak, un Aborigène ou un Pygmée : ce n’est que du fossile… L’histoire est abordée avec des lunettes myopiques carabinées. On comprend après les confusions du type : « Son sourire était celui d’un bouddha de la forêt amazonienne », bouddhisme-chamanisme : même sac, et la France est le centre du monde.
Pour expliquer le suicide des jeunes amérindiens du fleuve, il donne la définition de la schizophrénie - soit : « le schize est une coupure au creux même de l’être dans laquelle sombrent ceux dont les bords se sont trop éloignés, c’est une faille dans laquelle tombent ceux qui ne savent plus où donner de l’âme, du corps, de la tête, de l’intelligence. » Rien de bien nouveau. Mais dès l’exemple, tout part à vau-l’eau : « Un pied dans le temple de Louxor, un autre dans la Bastille, et le corps écartelé se déchire en deux, l’âme s’envole, la vie meurt, aussi brève que celle de l’éphémère le soir de sa première journée ». Africains, il vous faut choisir, tance-t-il, soit vous êtes d’ici, soit vous êtes de là-bas, on ne peut pas être des deux ! Une sorte de xénophobie philosophique, couverte, tranquille, se diffuse. Car, formé à bonne école, Onfray est incapable de se penser en dehors de ses repères gréco-latins : le taoïsme n’a pas de sens pour lui, le hassidisme n’existe pas. C’est la même philosophie de l’étriqué qui s’étale, dans les médias du moment, et qui rejoint celle de Zemmour.
On comprend qu’après des lycéens de la Somme refusent catégoriquement de lire un livre au motif que le nom de l’auteur et ceux de ses personnages ne sonnent pas français. Sans doute, éprouvent-ils la peur de devenir schizophrènes…
Faudrait-il à Onfray une bibliographie ? Le culte d’Isis à Rome, les conquêtes d’Alexandre, les voies maritimes traversant la Méditerranée, Hérodote, Pythagore qui voua un culte à Thot, qui se forma aux mathématiques en Égypte, César-Cléopâtre, Alexandrie, Plutarque De Isis, etc., etc. Les passerelles sont aussi fournies que les insuffisances de l’auteur.
Chaque homme, aujourd’hui, devrait être en charge d’au moins deux cultures, la sienne, et une culture d’adoption : ça rendrait l’humanité moins triste, moins étroite, moins conne, plus accueillante. Que serait Descartes sans Tchouang-tseu ? Jean Grave sans Nasr Eddin ? Bossuet sans la métaphysique palikour ? Que nous ne pourrions rire avec le moine zen, souffler avec le soufi, boire avec le taoïste, discuter avec le hassidim, danser avec le griot ? La culture française, si aride, a besoin de ses orients. Et ça, la Réunion le sait depuis longtemps.
Onfray est triste, il est borné, il est prétentieux, mais parle bien et a un physique télégénique. Sans compter qu’il publie chez Gallimard, alors ?

Jean-Baptiste Kiya