C’en est trope

Plus, et en pire - avec Stephen King

Témoignages.re / 29 novembre 2018

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Le Bazar des mauvais rêves de Stephen King, en Livre de Poche.

- Tu comptes me griller avec ça ? Il en rigolait presque, le JP.
Valentin tournait autour, tout fier : le genre de gamin qui n’a pas connu le temps où le groupe Eurythmics jouait du violoncelle au milieu des vaches.
- Vas-y, marre-toi maintenant, parce qu’après, je t’en mets vingt dans ta face…
- C’est quoi comme marque ? Ça existe ?…
Elle était drôlement maquillée, la C2, avec un double aileron à l’arrière, trois pots, des spoilers de chaque côté de l’enjoliveur taillé aéro.
Valentin commentait avec gourmandise : - Moteur d’origine viré. 320 chevaux, 4 cylindres, injection directe, système Drift, boîte PDK. Plus rien d’original - que de l’originalité !
- Je parie qu’avec ça, elle est même pas homologuée…
- Fais pas chier, JP… 500 sacs, c’est bon ?
C’était au tour de Valentin de rigoler.
- À la première accélération, le moteur crame, comme la volvo de Juju.
- Top Johnny ?
- T’as vraiment besoin d’une leçon, petiot. Va pour la pousse.

Il avait garé son Kangou frappé de l’enseigne « Kraz’insect » sur l’aire d’autoroute, juste à côté de celle de Ti Lamp : poubelle fumante au diésel, qui avait dû passer le contrôle technique avec un billet glissé dans le derrière.
Gros-René avait rejoint le dalon accoudé à l’espace comptoir de la boutique Total.
- Eh, Ti Lamp, le temps vire au sec, faut s’humidifier !
Il en mima le geste et alla fourrer ses grosses pattes dans le bac réfrigéré, extirpa deux dodos aussitôt réglées à la caisse.
- Marie-Jeanne, lui lança Ti Lamp (qui ne se souvenait plus trop pourquoi on le nommait ainsi - peut-être était-ce parce que c’était pas une lumière), son père a été avalé par la rotative, pile le jour de la mort de Stephen King…
- C’est bête ça, les coïncidences, fit Gros-René recouvrant de sa mèche un crâne dégarni. Il décapsula la canette. C’est pour ça que tu te fais chier à lire tous les Stephen King ? ‘Le Bazar des mauvais rêves’… Mauvais titre de festival de films d’horreur de l’Arkansas ou de je ne sais quel coin paumé du Middle West ! (Il tapotait l’exemplaire).
- Tu peux pas l’sentir parce qu’il te fiche les pétoches…
- Tu parles, j’l’ai lu, çui-là… Enfin presque. J’ai calé sur ‘Sale gosse’ et ‘Billy Barrage’. Illisibles. Pour le reste, la vie est une scène de crime ; la mort la plus atroce ; tout le temps à tirer vers le sordide et l’dégueulasse… C’est bon pour les ados en mal de sensations !

… Les moteurs chauffés à grands coups d’accélérateur - échange de pouce levé et de sourires tendus, Valentin et JP embrayaient la première, ils allaient sortir de l’aire de repos, se mettre en troisième côte à côte au même niveau et au signal allait foutre plein gaz jusqu’au tournant de La Possession tout au fond de la ligne droite. On verrait qui en a le plus au fond du calbuth et empocherait les 500 sacs de la Subaru ou de la C2 trafiquée. « Trop légère », se disait JP en souriant, « elle tiendra pas la route ».
Valentin cria d’excitation, pied au plancher, un nuage de fumée noire sortit du bas de caisse, l’idée que JP puisse être pris dans les échappements de la voiture le faisait jouir, il passa les vitesses furieusement, comme s’il voulait arracher le manche, à grands coups. Vibration, vrombissement, il adorait ce bruit qui monte des rouages du moteur. Putain, il commençait à distinguer la Subaru dans le rétro ! Trop lourde la caisse !, se réjouissait-il. Ça allait très vite aussi dans sa tête. Trop lourde ! Les 500 billets, il allait les compter un par un en se marrant !

…Y a pas que ça, rétorqua Ti Lamp. Prends ‘Premium Harmony’, ‘Batman et Robin ont un accrochage’, ‘La Dune’, ‘Une mort’, ‘Église d’ossements’, ou chais pas, tiens, ‘Feux d’artifice imbibé’…
- C’est ce que je dis : plus c’est gros plus ça passe. (Il s’en tapait le bedon). Pour Stephen King, l’inconnu est un monstre. Et puis, c’est quoi l’idéologie souterraine ?
- Ben, l’Amérique qui se dévore elle-même, la violence omniprésente, caricaturale de la société états-unienne qui fait qu’elle se bouffe tout le temps…
- Ouais, le sucre, ça gâte les dents, je suis d’accord ; et King est trop acide, ça gâte le teint. Il but.
- Pétoches, objecta Ti Lamp.
- C’est pas tous les jours ouvert chez Halloween, rétorqua Gros-René en hochant de la tête.

…500 euros qu’il arriverait le premier, sûr qu’il avait remporté, mais son pote se réjouissait de le voir mal négocier le virage et décoller pour passer par-dessus la barrière de sécurité : sûr qu’il allait rien payer du tout. Il ralentissait.

…C’est pas tout ça, poto, faut qu’j’aille bosser… Gros-René se dirigea vers les sanitaires. Ti Lamp, lui, aspira la dernière goutte froide de son café qui traînait au fond du gobelet, et vit une caisse traverser la vitrine, le verre soufflé s’envolait comme les aigrettes de laiteron dans le vent, et la voiture improbable termina sa course encastrée dans le carré chiottes.
Il entendait plus rien, mais un machin passa dans son champ de vision, un dentier qui se précipitait vers la vitrine des paquets de clopes - celles qui vous font voir la Mort en face - pour s’encastrer dans un paquet Royal menthol.
Il y avait des coffrets de biscuits Pringles étalés partout, des boîtes de conserve William Saurin qui roulaient, des bidons d’huile éventrés…
Son esprit ne marchait plus très bien. Ne lui vint à l’esprit qu’une réflexion :
- Ben, merde alors…

Jean-Baptiste Kiya



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Messages






  • Stephen King se livrant, dans ce recueil, à une "expérience de littérature commentée", j’ose, à mon tour, humblement, laconiquement, me prêter au jeu.
    La chronique, rédigée au plus chaud de l’événement des Gilets Jaunes, est constituée de deux histoires croisées de bagnoles : JP et Valentin, adeptes de la ’pousse’, incarnent des formes agressives du Capitalisme ; quant aux personnages de Ti Lamp et de Gros-René, ils sont les témoins et victimes dudit Capitalisme.
    Un proverbe rwandais dit : "Ce sont les riches qui ont envie de quelque chose".

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