C’en est trope

Pour une littérature de griots

Jean-Baptiste Kiya / 23 août 2018

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Récréations [le terme fait contresens] géométriques d’Afrique – Lusona par Paulus Gerdes, à l’Harmattan.

Place bondée d’un village désert. Conversation de griots.
Le premier harangua la foule.
- Si on pouvait remonter dans le temps, loin dans le temps, on pourrait voir que les animaux n’avaient pas de queue.
L’éléphant n’avait pas de queue, le crocodile n’avait pas de queue. Le serpent n’avait pas de queue, ce n’était qu’une tête. Et l’antilope non plus n’avait pas de queue. À quoi pouvait bien servir une queue, je vous le demande ?…
Quant à l’araignée, elle, elle avait du fil et elle tissait, elle tissait. Elle avait tellement de fil qu’elle ne savait qu’en faire…
Les autres animaux, voyant cela, en prirent ombrage, ils en devinrent jaloux… Ils allèrent voir Dieu, Raluvimba, tout en haut du mont Tsa-Wa-Dinda. Ils lui dirent : Tu as donné à l’araignée une queue, une queue tellement grande qu’on n’en voit pas le bout… Une queue si élégante, si fine, qu’elle en fait des dessins. Nous aussi, on aimerait avoir une queue, une queue avec laquelle on pourrait faire des dessins ! Pourquoi nous avoir créé ainsi ? Hein ?
Dieu n’était pas content du tout – mais pas du tout.
Du haut du mont Tsa-Wa-Dinda, il a pris les animaux les uns après les autres, et les a jetés du haut du mont, dans le vide. Tranquillement.
Les animaux étaient tout apeurés, ils s’accrochèrent les uns aux autres, pour ne pas tomber, ils formèrent ainsi une grande chaîne d’animaux. Du bas de la plaine au plus haut du mont Tsa-Wa-Dinda, il y avait une grande chaîne d’animaux accrochés les uns aux autres qui se tenaient par le…
(Il laisse la foule donner le mot).
C’est ainsi qu’ils acquirent une queue. Et comme le serpent était tout en haut (lui qui était le plus insignifiant des animaux - il avait été jeté le dernier), il eut une queue immense, comme le singe était le suivant, il a eu une longue queue, mais l’antilope, elle, elle était tout en bas, et elle n’a eu qu’une petite queue. Voilà pourquoi l’antilope est ainsi.
Il paradait.
L’autre griot, pas convaincu pour deux sous, éclata :
- Pas du tout. Je ne suis pas d’accord avec ce que tu dis. Ce n’est pas comme ça que ça s’est passé. Ce n’est pas comme ça qu’est née l’antilope. Regardez…
Il écarta la foule, se mit à quatre pattes pour balayer le sol du plat de sa main. Ses fesses remuaient tant et tant qu’elles firent rigoler la foule. Il se redressa fièrement, partit casser une branche qu’il effeuilla. Puis il fit signe : “Ecoutez un peu la voix de la Terre ! Ecoutez la voix du Sol. Et que mes paroles se répandent dans le vent qui vient du plus haut des montagnes et qui se coule sur la plaine du Lunda.”
Demandant aux jeunes de se saisir des tambours, il leur dit : “Frappez les peaux de bêtes, qu’elles fassent entendre leur âme par-dessus le Ciel !”
Et il dansa. Puis à chaque inflexion plus pointue du tam-tam il imprima du talon du pied un point dans le sable. Par 12 fois, il le fit.
Puis, il demanda le silence. Alors il parla, et tout en dé vidant un récit, se mit à tracer un trait sur le sol, et ce trait épousait sa voix. Quand le trait se cassa, le récit répondait à la cassure ; le récit s’infléchissait-il que le trait se courbait. Carré sur la droite, deux torsions pour changer de direction de la quête, un carré sur la gauche, une deuxième torsion pour revenir… au point initial. Et c’était fait : le point d’arrivée retrouvait celui du départ.
Tout le monde leva les bras au ciel. Nous étions perdus, nous nous étions retrouvés. Durant le trajet qu’avait emprunté la pointe du bâton sur le sable, le récit avait défilé, et là, il s’était arrêté, complet, là où le trait avait rejoint le trait.
Le griot ajouta, désignant le sol : “Elle est là, l’antilope”. C’est vrai, elle était là, l’antilope, sur le sable dessinée. L’histoire l’avait créée. Un villageois s’adressa alors au premier griot : “Toi, comment peux-tu connaître l’antilope si tu ne l’a pas chassée ?”
Au nord-est de l’Angola vit un peuple qui a pour nom les Tchokwe. Ils dessinent sur le sable des proverbes, des fables, des devinettes, des chants. Ces dessins tiennent un rôle central dans la transmission de savoir. Ils composent l’héritage culturel des Tchokwe, mais aussi des Lunda, des Luena, des Xinge, des Minungo. Les conversations autour du feu, à l’ombre des grands arbres sont illustrés de dessins tracés dans le sable : lusona, au singulier ; sona, au pluriel. “Les dessins, accompagnés de récits, devaient être réalisés lentement et de façon continue, puisque hésiter ou s’arrêter au milieu était considéré comme un signe d’imperfection”. Les Vieux gardaient le secret des dessins les plus compliqués. Ceux qui étaient symétriques et tracé d’une seule ligne étaient considérés comme les meilleurs.
“Avec la pénétration et l’occupation coloniales, écrit Paulus Gerdes, la tradition sona a commencé à disparaître”.
Mais le vrai griot le dit : L’esprit est mouvement, comme les étoiles, comme la flamme du foyer, comme le fleuve qui charrie le crocodile et l’os. Il dit : Il faut remettre en marche la littérature. Elle s’est arrêtée : l’Occident l’a enfermée dans des lieux qu’on appelle des bibliothèques, des librairies, des cartons, des dépôts, des livres. Il l’a enfermée dans un circuit commercial honni.
Comme on fait des efforts, ici, à La Réunion, comme on dépense d’énergie pour oublier qu’on est en Afrique !
La littérature griotte est en prise avec le sol, elle est inscrite sur le vent. Qu’en font les Occidentaux ? Une chose morte : une statue pesante - alors qu’elle devait être masque : le masque qu’on se choisit pour mieux voir et décrire les choses.

Jean-Baptiste Kiya

Vifs remerciements à É. S.