C’en est trope

Quelques notes en hommage à Jacques Higelin

Jean-Baptiste Kiya / 12 avril 2018

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Champagne pour tout le monde de Jacques Higelin, chez Pathé Marconi/EMI.

Les parents le savent d’instinct : chansonnettes, rondes, scies, poésies, musiques s’insèrent dans une ritualisation des gestes quotidiens qu’ils facilitent, béant une fenêtre vouée à la dynamique du passage, ils accompagnent la bascule d’une activité à une autre. Comme beaucoup de jeunes pères, j’avais dressé une liste de ces chansonnettes-berceuses pour les moments de la vie de bébé : bain, repas, départ, toilettes, la mise au lit…

La mort de Jacques Higelin m’a ramené à un de ces instants, celui où on éteint les lumières, les projos, celui où le silence se fait - un silence qui se prolonge et se résout en obscurité. J’avais appelé cet air-là : « CHANSON POUR ALLER DORMIR, EN DANSANT ». Et ça faisait :

« Le hasard est en retard,

C’est la faute à Mozart.

Le vide, pris en défaut,

C’est la faute à Rameau.

Saute, saute, petit crapaud

Quelle chance, il fait pas beau.

Danse, danse petite étoile

Maquille-toi, tu es si pâle.

La trouée est dispensée

C’est la faute à Fauré,

Et l’on va droit au lit,

C’est la faute à Debu-ssy. »

La musique doit rendre fou, ou elle n’est pas.

Pendant un temps, je ne connaissais que des chansons enfantines, qui me procurait le seul moment de la vie où on n’a pas de contrôle, pas de compte à rendre. Je m’étais mis avec l’Ogre à chanter à pleines dents :

“Moi, je dis que les bonbons

Valent mieux que la raison

Trois fois cinq et huit font neuf

Douze plus cinq font huit et trois…

Moi je dis que les bonbons

Valent mieux que la raison…”

Et puis Higelin est venu - avec des pétillances d’étoile triste ; déjà la chanson qui le faisait naître partait en forme de pari : “Je suis mort : Qui dit mieux ?”

Commencée sa carrière acteur, il donnait un tour fictionnel à ses chansons - dans les meilleures, il est resté comédien.

Et qu’est-ce qu’ils nous disaient, ses albums qu’il empilait ? Champagne, Cayenne c’est fini, Dans mon aéroplane blindé, Ah la la quelle vie qu’cette vie, Je ne peux plus dire je t’aime, Tombé du ciel, Broadway, Crocodaïl… Ils prônaient quelque chose du genre : « On doit danser sur le fil de la vie… Si on est trop rigide, on sombre », quelque chose comme la vie est trop triste pour pouvoir le rester.

C’était l’âge où j’avais l’âme remplie de trop de sons de ces guitaristes qui jouent du genre : ‘J’emmerde l’univers’ pour ne pas adorer Higelin ; c’était l’âge âpre et abrupt où l’on se bat contre l’Ange.

Il me lançait alors : tu ne peux pas chasser les ombres, mais tu peux les faire danser… Danser, jusqu’à ce qu’elles tombent, épuisées.

Chasser les ombres… et voilà qu’hier, tu es parti, à l’anglaise, ailleurs, loin de nous. Vive le vent, semble dire ton ultime cavalcade…

J’ai observé un enfant sur la plage. Il s’est baissé, seul - vois-tu ? À quatre pattes, il a regardé avec attention les galets qui l’environnaient, il a farfouillé parmi les pierres. Et dans la main, il a dessiné un creux – dans lequel il a logé ‘le plus triste des cailloux’. Et puis il s’est levé, il l’a emporté là-bas, au loin, dans sa cachette, chez lui - pour le faire rire, tu comprends ?

Ce soir, je me sens caillou dans ta main.

Jean-Baptiste Kiya