C’en est trope

Questions à Daniel François et à Philippe Aquila sur le système éducatif français en Guyane (1)

Jean-Baptiste Kiya / 2 novembre 2017

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Français et Indiens en Guyane par Jean-Marcel Hurault, en 10/18.

Léon Werth observait déjà en 1928 dans « Cochinchine » : « L’enseignement de l’annamite est sacrifié. On lui consacre une heure ou deux par semaine. Les enfants assistent à ces leçons comme les petits Européens dans les lycées suivent les classes de dessin ou d’écriture ».

Alors que président Macron s’est rendu en Guyane la semaine passée, accompagné de son ministre, il est sans doute utile de demander aux Amérindiens forts d’une culture multimillénaire, beaucoup plus ancienne que la nôtre, comment ils perçoivent une éducation nationale telle qu’elle s’est imposée sur leur territoire.

M. André Paradis, écrivain et ancien professeur d’université, s’était exprimé sur le sujet dans La Semaine Guyanaise n°158 :

« Je ne parle pas de l’adaptation de l’école à la culture amérindienne parce que je n’y crois pas, écrivait-il. Il faudrait en histoire, leur apprendre des choses qu’aucun administrateur français n’osera jamais avouer, que c’est bien la France qui a organisé sciemment le désespoir des communautés amérindiennes de l’intérieur, leur sédentarisation, d’abord, qui n’avait rien d’obligatoire, et qui était une négation de leur culture, et leur totale assistance au moyen de la seule chose que les Occidentaux révèrent : le fric ».

Sa chronique se refermait sur un constat amer et ironique :

« Pourtant c’est bien d’un génocide, au sens propre, qu’il s’agit. Et ça, ça reste un crime contre l’humanité ».

En Guyane, il est un ‘dolo’, un proverbe, qui dit : ‘Gran kouté piti, piti kouté gran’ : Si les grands sont prêts à écouter les petits, leurs désirs, leurs aspirations, leurs espoirs, leurs rêves, alors ces petits auront à cœur d’écouter les grands - pas avant.

Pour cela, il est nécessaire de tendre l’oreille, il est utile d’écouter les Amérindiens de Guyane. C’est à partir de ce constat que fut mené cet échange avec M. Philippe Aquila, créateur du magazine amérindien Oka.mag’, et son ancien président, M. Daniel François. Ils appartiennent tous deux à la Nation amérindienne Kali’na Teleweyu. Entretien inédit à l’occasion de la semaine de la presse, en 2009.

- Dans la majorité, les élèves amérindiens semblent en décalage, pour ne pas dire en échec, vis-à-vis de l’institution scolaire. À quoi, selon vous, cela est-il dû ?

Oka de Daniel François et de Philippe Aquila : - L’échec scolaire des enfants d’origines amérindiennes est d’origine multiple et très différent d’une région à une autre de la Guyane : programmes non adaptés, barrière de la langue, grossesses précoces, désintérêt des parents (d’où la nécessité de faire participer les parents à la vie de l’école), pas de réelles structures d’accueils pour continuer le cursus scolaire hors des villages (notamment pour les élèves du fleuve), honte de ses origines (méconnaissance de leur histoire, l’enseignement des cultures amérindiennes n’est pas réellement développée dans les écoles).

- L’École française en Guyane n’accorde pas de place à la culture amérindienne dans ses enseignements. Quelle est votre position par rapport à cet état de fait ? Doit-il y avoir un changement, selon vous ? Lequel, si c’était le cas ?

D.F et P.A  : - Il est vrai que l’école française n’apporte pas de place à la culture amérindienne en général et aux cultures amérindiennes plus spécifiquement : Christophe Colomb a « découvert » l’Amérique, il y avait des « Indiens », et on tourne la page, point final pour la partie amérindienne du programme. Il y a pourtant tellement de choses à approfondir et à développer. En voici quelques points rapides : rappeler que les premiers esclaves dans toutes les Amériques étaient amérindiens, rappeler que des tonnes de choses qui sont utilisées quotidiennement à notre époque viennent directement du monde amérindien et qu’à certaines époques ce pillage a enrichi et sauvé des grandes nations (pomme de terre, tomate, courgette, piment, tabac, coton, manioc, chocolat, café… fumage, boucanage, divers jeux de balles, raquette sur neige, canoë, des centaines de techniques de chasses et de pêche… les exemples sont encore légion), approfondir la symbolique de nombreuses traditions qui permet de mieux appréhender la vie et tout simplement refaire un rappel historique sérieux de la façon dont les Amériques et les Caraïbes ont été en leurs temps « colonisés » par nos ancêtres, cela redonnerait de la fierté aux jeunes amérindiens dans une société occidentale.

Un autre point à noter : il y a quelques années, le Rectorat a permis à des Médiateurs Culturels de faire le premier pas dans l’enseignement des langues maternelles au sein des écoles. Cela s’est expérimenté à l’école d’Awala-Yalimapo et dans des villages amérindiens du Maroni et de l’Oyapock. Par la suite, ces médiateurs ont changé de statut et sont devenus des Intervenants en Langue Maternelle, ILM, malheureusement ils étaient employés sous forme de contrat déterminé. Ils intervenaient simplement dans le cycle 1, c’est-à-dire la maternelle. Ce qui serait plutôt intéressant c’est qu’ils interviennent dans les 3 cycles (maternelle au CM2). Nous remarquons néanmoins une certaine volonté du rectorat mais sur court terme, car aujourd’hui ces contrats ne sont plus renouvelables aux mêmes personnes. Cela démontre quand même que la question de l’enseignement des langues maternelles amérindiennes n’est pas réellement prise en compte.

L’idéal serait qu’il faudrait qu’il y ait des enseignants amérindiens reconnus et qui enseignent dans les langues maternelles dans les villages avec des outils pédagogiques adaptés à la réalité du terrain.

- Paradoxalement l’École française acculture les jeunes amérindiens en ce qu’elle les maintient dans un espace clos et bétonné, l’établissement scolaire, au lieu de les laisser découvrir et explorer leur espace de vie ancestral comme la tradition les y poussait. Comment voyez-vous cette transformation ? La culture amérindienne est-elle en voie d’extinction ? L’école en est-elle un des facteurs ? Comment peut-on inverser la donne ?

D.F et P.A  : - L’acculturation des jeunes amérindiens ne datent pas d’aujourd’hui. Il y a encore quelques années, la scolarité des jeunes amérindiens se faisait au sein des « Home Indien ». Ces Home Indien accueillaient des filles et des garçons qui recevaient une éducation stricte et religieuse à l’occidentale. Ce qui s’opposait complètement au type d’éducation chez les Amérindiens où l’apprentissage se faisait par l’observation, la manipulation, par l’imitation et par le respect de toutes choses réelles et spirituelles. Dans ces établissements, aucun enfant n’avait le droit de parler sa langue maternelle, les prières à l’évangile étaient obligatoires sous peine de punition (bien souvent des sévices corporels), où toutes formes de croyances spirituelles amérindiennes étaient bannis : les chamans étaient considérés comme des apôtres du mal.

Tout cela pour dire que l’acculturation des jeunes a commencé il y a bien longtemps. Cette transformation est malheureusement irrémédiable et effectivement la culture est en voie d’extinction car c’est le « système occidental » qui veut ça. Ce fameux système où tout le monde doit se fondre dans le même moule. Il est vrai que dans les grandes villes (Cayenne, Kourou, Saint-Laurent…), où les jeunes amérindiens sont minoritaires, il n’est pas pensable de faire un programme spécifique pour quelques individus mais dans certains villages entièrement amérindiens (Camopi, Awala, villages Wayana) et même dans certaines communes où le pourcentage d’élèves amérindiens est élevé (Macouria, Iracoubo, Maripasoula…), il y aurait moyen de mieux adapter les programmes scolaires.

(À suivre…)

Jean-Baptiste Kiya