C’en est trope

Sirandanes, semis d’étoiles

Jean-Baptiste Kiya / 11 janvier 2018

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Pierres Vides (Tưòʼng đà vô hình) par Jean-Baptiste Kiya (publication prochaine).

Un coquillage mangé par la mer. La mer, ce mot si court à écrire, si long à décrire… Je reprends ma relecture où je l’avais laissée, chapitre X, « la rectification des noms » :

« « Allons, cette vieillerie des dénominations ? Ming Kia, l’École des Noms. » Le geste emphatique, il cita : « La rectification a pour but l’harmonie… Confucius, n’est-ce pas ?

- La réalité est un tout, et le langage l’instrument qui permet d’en isoler les éléments, c’est-à-dire d’effectuer des distinctions.

- Au moment où nos frères paysans sont écrasés par la fiscalité, au moment où les intellectuels sont méprisés, toi tu poétises ?

- … et ces distinctions doivent être justes. Ce fait de découpage qu’entreprend le langage à une fonction d’analyse et de pesée. Nominaliser, c’est porter un jugement de valeurs ; c’est ça que les Français ne comprennent pas. » L’éditeur regardait son interlocuteur par-dessus sa loupe.

« Tu crois que ça va faire avancer le pays ?

- Il faut commencer par ça. Nous créons notre chemin avec et par le langage. À nommer, nous entrons dans le paysage du monde.

- Nous y sommes déjà.

- De travers. Les mots ne sont pas accordés à la réalité. C’est quoi « colonie », « colonisation », « citoyenneté », « respect », « liberté », « égalité », « révolution » ? C’est quoi ?… Les Français ne le savent même pas… Ils croient « civiliser », et ils oppriment le peuple vietnamien ; ils se croient d’une « race » supérieure à la nôtre : nous avons inventé la poudre pour notre agrément, et eux s’en servent pour écraser… Voilà sur quoi porte cet ouvrage que je prépare. Sur ces notions qui fondent une civilisation.

- Je vais te dire ce que tu es, Trinh cao Dong : un constitutionnaliste. Tu crois pouvoir régler les choses par des bouquins… Réfléchis : tu écris pour qui ?…

- Pour les Vietnamiens, je traduis en quoc ngu des œuvres politiques, pour les former à la démocratie ; et en français pour rééduquer tous les gros blancs grossiers, qui ne sont pas dignes de leur culture.

- Tu n’as pas compris ma question : tu écris pour qui ?

- Je t’ai répondu, Duoc.

- Eh bien, je vais te dire : les paysans vietnamiens sont analphabètes à 80 %, la France les tient dans cette ignorance ; et d’autre part qui sont ces Blancs qui vont te lire ? Tu crois que dans son bureau Monsieur le Banquier va te lire ? Il ne sait que compter.

- J’en ai connu qui lisait.

- Un pour cent de la colonie… Tu perds ton temps.

- Non, je sème des graines. C’est le nouveau Viêt-nam que je fais pousser.

- Combien de temps la graine va-t-elle prendre pour germer ? Et d’ici là, combien de coolies, d’expatriés, de spoliés, de battus, de torturés ? Et toi, qu’est-ce que tu fais ? Tu relis tranquillement tes épreuves, tu annotes, tu documentes. Bien calé à ton bureau. Accroches-y-toi !… (Il tournait dans la pièce, tira sur sa cigarette). Tiens, tu sais à qui tu me fais penser ? À ce fou qui s’accroche au pinceau alors qu’on est en train d’enlever l’échelle.

- La rectification des noms, ça sert à rendre les désignations correctes, Duoc. Tcheng ming : j’occupe ma place de typographe, d’éditeur, d’auteur, en faisant cela je participe à l’histoire de mon pays, j’y contribue. C’est petit, mais c’est utile. »

Nguyen kim Duoc se mit à rire et récita pour la boiserie du plafond : « Quelle que soit la vitesse d’une flèche, il est temps pour elle de ne point bouger et de ne point rester en place… Voilà comment a fini l’École des Noms, que tu sers si bien : la sophistique. Tu vas passer ta vie à te demander si le cheval blanc est un cheval ou pas…

- Kong-Souen Long s’est lancé dans une exploration linguistique spécieuse. Il a dépassé les frontières du bon sens. L’école de Confucius ne cautionne pas cette méthode.

- Confucius, Confucius, Mencius, tu n’as que ces mots-là à la bouche. Nous ne sommes pas chinois. On a été colonisé par eux. L’Inde a aussi créé des modèles. Regarde l’école de Tagore, de Gurukula. L’élève vit avec ses maîtres, maris et femmes se trouvent au même niveau spirituel.

- Oui, bien sûr. Mais nos racines culturelles, qu’on le veuille ou non, sont chinoises. Les Français ont voulu nous en séparer en nous faisant écrire en lettres latines…

- C’est une chance : nous pouvons nous émanciper culturellement de la Chine.

- Moi, j’y vois plus la volonté d’un déracinement qu’une réelle chance de renouveau culturel. Ma conviction est qu’il faut travailler à partir de notre fond chinois, c’est à partir de là qu’on trouvera une voie unique. Nous créerons notre chemin avec le langage qui est le nôtre : une autre voie que celle de la Chine ou de l’URSS.

- Par l’écrit, donc… Tu vois, tu es un constitutionnaliste.

- Le fruit Viêt-am n’est peut-être pas encore prêt à cueillir. »

Nguyen kim Duoc sortit à nouveau une cigarette d’un étui en fer blanc et en offrit à l’éditeur typographe. « Tabac gris ». Il souleva un in-folio écrit en chinois.

L’éditeur fixa le livre et dit : « L’indicible est aussi fragile, aussi léger que du papier de riz. Les porcelaines de Longshan dévoilent leurs motifs par transparence, au gré de la lumière… Y a-t-il une place pour ça dans notre monde ?

- Pour ça ?

- Pour la nuance ?…

- La nuance, c’est les délices de Capoue, Dong.

- Les Anciens parlent de l’erdi, « la double vérité »…

- Mais le temps vise à la simplicité. »

Un silence se fit. Puis Nguyen kim Duoc, faisant mine de lire un manuscrit, reprit : « Tu te souviens de mon jeune cousin ? Le jeune et brillant étudiant… Eh bien, les Français l’ont laissé pour mort sur la berge de la rivière To Lich tant chantée par nos poètes.

- … Et qu’ils ont transformé en égouts. Qu’est-ce qui lui est arrivé ?

- Il m’a raconté que la femme d’un financier bien connu est tombée amoureuse de lui. Elle s’est attachée à lui. Quand il a voulu se séparer d’elle : il n’allait pas faire sa vie avec une femme mariée, elle a essayé de le faire changer d’avis, elle a fait des crises de jalousie. Et comme elle a appris qu’il avait pris un billet, folle de rage, elle a inventé une histoire à son mari, prétendant que l’étudiant l’avait presque forcé. Il a été roué de coups par un contremaître ami du mari et du domestique annamite de ces gens. On l’a retrouvé presque mort… »

Jean-Baptiste Kiya