Café Péi

La coquille vide (1)

Jean-Baptiste Kiya / 29 décembre 2018

La rubrique “Café-péi” rassemble contes et nouvelles évoquant La Rényon, à parution les mardis et samedis durant la pause estivale.
Pour ceux qui n’ont pas plus de vacances que le bout de leur ongle, ceux qui n’ont pas les sous marqués pour sauter la mer, mais qui ont envie de s’échapper un peu sans billet d’avion ni bateau vomis, pour ceux-là d’abord, ces récits qui tentent de proposer une autre façon de voir l’île, avec l’espoir d’agrandir les paysages, d’ouvrir des perspectives : défense et illustration de l’identité culturelle réunionnaise avec, en creux, une mise en garde contre l’acculturation des masses, qu’elle soit affichée ou feutrée.

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“L’homme et le monde sont liés comme l’escargot
et sa coquille : le monde fait partie de l’homme, il est
sa dimension et, au fur et à mesure que le monde
change, l’existence (in-der-Welt-sein) change aussi.”

(Kundéra)

Parmi le petit groupe d’amis que je fréquentais à l’époque, Rémy était celui qui avait coutume de se mettre le plus en retrait, qui était le plus discret, sans affectation, et qui pour autant dans son effacement ne marquait aucune distance vis-à-vis des autres, lui, dont le nom à deux syllabes évoquait les notes d’une mélodie sans commencement ni fin, interrompues, détachées : impromptues, pour reprendre l’illustre métaphore musicale. Un tel caractère semblait propice à faire régner alentour une tranquillité attirante et apaisante, c’est ainsi qu’il avait acquis une influence profonde sur le groupe que nous formions comme sur tous ceux qu’il côtoyait, en vertu de la mystérieuse loi de l’attraction de la vacuité.
Dans cette société moderne où nous sommes de plus en plus contraints à parler haut et fort, à gesticuler, à crier parfois, pour être seulement entendu, il déparait - il déparait avec naturel, bonhomie, avec cette naïveté qui sied aux sages, de sorte qu’il semblait comme étranger à son temps, et que chaque mot qu’il prononçait se teintait d’une couleur inattendue, à la façon de ces couchers de soleil tropicaux sans cesse changeants parmi lesquels moirures et reflets les plus rares se font voir là où l’œil s’y attend le moins.
Aussi, et sans se concerter, nul ne prenait, dans le petit groupe dans lequel nous gravitions, une décision importante sans, par des moyens détournés parfois, l’air de rien, lui avoir demandé son opinion. Il semblait que dans son univers il avait une assise - le français classique a pour terme “assiette” - telle que nul événement, nulle parole ne pouvaient le chasser hors de lui-même, comme si l’ancien langage des croyants demeurait pour lui approprié, efficace même, en désignant cet état où nous le voyions évoluer par le mot de grâce. Il se pouvait qu’une grâce spéciale sur cette terre lui soit accordée, ce dont il ne semblait pas particulièrement affecté, et par cela même contribuait à en donner l’impression.
À l’un des tournants en épingle à cheveux qui balise la montée qui dominent l’Étang-salé-les-Hauts, surgit un portail surmonté d’une toiture d’une bâtisse à peine visible, dont le dessin gravé sur l’azur du ciel semble peu commun dans l’île, toiture d’une inclinaison douce et unique, comme s’il s’agissait d’un toit coupé, d’un mi-toit réalisant, si on peut dire, une contre-courbe par rapport au paysage. (Le promeneur remarque que les hauts de La Réunion fourmillent ainsi de ces innombrables routes, pleines de rencontres hasardeuses, qui se perdent en chemin puis en sentier, pour finir en sentines dans une végétation qui retrouve ses droits, et absorbe toute trace d’homme, et dont la luxuriance même fait oublier toute présence humaine). Il allait de soi au surplus qu’un tel être habitât un tel lieu, dans un écart dont le nom même représente une dérobade, dont la dénomination se fuit, désigne autre chose dans je ne sais quel imaginaire : à l’Étang-Salé, de mémoire d’homme, il n’y eut jamais d’étang…
Rémy vint à ma rencontre, je lui lançai par dessus le « barreau » un amical :
« -Salut, Rémy… Comment i lé ?
- L’est là, l’est pas là, comme feuille banane », me répondit-il à la manière des Anciens, en esquissant un sourire. Il me fit accueil avec son chapeau beige clair années cinquante, s’épongeant le front d’un revers d’avant-bras, de l’autre, s’agitait un petit livre. Je lui présentai un bouquet pour sa femme.
“Tu sais, ce n’est pas très poli d’entrer dans un jardin avec des fleurs à la main. Je dis ça pour mon jardin, pas pour ma femme. Elle est sortie, d’ailleurs, et je me fais son interprète pour te remercier”, dit-il en me tapotant le dos.
Avec le jeu de la transparence qu’opéraient la terrasse, les portes fenêtres et les baies vitrées, de l’avant-cour, on voyait à travers la maison : la vue traversait le jardin, pour se fondre dans je ne sais quelle cavalcade à l’infini de la perspective, jusqu’au point plus flou de l’horizon où elle se dissolvait en une myriade de points lumineux tourbillonnants. C’était toujours une surprise que de pénétrer dans le jardin, puis la case : une surprise de la lumière d’abord ; on eût dit que la maison s’était appropriée le paysage, qu’elle en avait fait son terrain, son espace de jeu. Je me souviens de la marque d’étonnement d’une amie qui s’était écriée dès les premiers pas qu’elle avait fait dans l’avant-cour : « Le jardin, on ne le voit plus, on est dedans ! » De fait, ce jardin en pente douce, il paraissait à la fois flotter et maintenu en dessous de l’horizon maritime par un curieux effet d’optique. Ainsi jouaient les reflets et les apparences, car de jardin, on pouvait dire que, Rémy, il n’en avait pas - bien qu’il soutenait fermement le contraire…

(Suite au numéro de mardi)

Jean-Baptiste Kiya