Café Péi

La coquille vide (2)

Jean-Baptiste Kiya / 2 janvier 2019

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Une tendre pelouse séparait deux arbres lointains, avant que le terrain ne sombrât sur une ravine improbable. Toujours était-il qu’on se trouvait là devant quelque chose d’infiniment accompli. Le jardin, par son ouverture sur le monde, semblait aménagé en fonction de la lumière des points cardinaux : jaune au levant, au couchant du rouge, pour capter pleinement la lumière, ce qui en faisait une sorte de lieu centralisé. « Le temps y semble suspendu », y avait-il dit, en contemplant la vue.
Et c’était tout, ses amis avaient attendu un éclaircissement, une explication ; la voix, elle aussi, s’était suspendue, et les invités semblaient contraints à imaginer des développements plus ou moins hasardeux, selon ce qu’on voulait bien y voir. On pouvait ainsi poursuivre la réflexion en se disant par exemple d’un texte qu’il n’est riche que de l’éventail de lecture qu’il peut permettre d’envisager, de même d’un panorama qu’il n’est gros que des angles qu’il peut ouvrir, et de la qualité des regards que l’on posera sur lui. Si le regard modifie la chose regardée, ici on cherchait la « chose regardée » : le jardin - et à mesure qu’on le regardait, il s’effaçait à nouveau. Ce n’était pas un jardin, c’était une sorte de trompe-l’œil.
« C’est un jardin influencé de l’art japonais… L’important est d’y avoir ménagé des espaces pour que le regard se cherche… », reprenait-il à voix basse.
Un jardin sans rien.

Si, bien sûr, en bordure de terrain, il y avait le sommet d’un manguier, sous ce soleil déclinant, d’un vert intense comme le noir d’un sourcil, et le gazon qui surplombait la ravine s’étalait soyeux comme la fraîcheur d’une peau. « D’ici, les étoiles touchent la mer », précisait-il en pointant le doigt, quand on lui demandait des explications sur l’invraisemblable dénuement du lieu. Il est vrai que dans la maison aux larges baies vitrées, sur la terrasse légèrement surélevée et toute de bois menuisé, ou bien sur la pelouse qui tendait vers les ailleurs, la mer était partout présente à l’infini, dans le même temps si proche et si lointaine ; même dans l’apparente simplicité de l’habitation, il semblait que l’on fût embarqué sur une mer. Et loin devant, à la vue d’un porte-containers qui croisait, au centre de la mer, comme un point posé sur un miroir, à la manière d’un jouet d’enfant sur une table turquoise, l’un de nous s’était écrié :
« C’est comme si on voyait le monde en petit.
- Comme si tout était inaccessible », avait ajouté un de nos compagnons, et pour mieux se convaincre, il tendait la main devant lui.
Et si d’aventure on insistait, pour comprendre la conception du jardin, il désignait encore l’arbre sur la pelouse, d’un geste distrait, sur la gauche : un arbre aux feuilles argentées et solides : « Un ‘bois chanteur’, un arbre rare et endémique de La Réunion. Il tient son nom à ce que ses ramilles, une fois brisées et mises sous l’oreiller, chantent la nuit des rêves… »
« C’est un jardin plein de chansons et de rêve… »
Était-ce pour dire que le jardin se résumait à ce seul arbre et à ses pouvoirs. Cet arbre, d’ailleurs, comment était-il arrivé là ? Nul n’aurait pu y répondre.
Avant de ‘passer’ au salon, nous avions coutume de faire quelques pas sur la pelouse et face à l’horizon de bavarder un peu, pendant ce temps il s’efforçait, pourrait-on dire, à s’occuper – ou faisait-il semblant ? - car l’essentiel de son activité consistait à enlever quelques herbes, à vérifier, comme par jeu, en s’accroupissant, les pommes d’arrosage enfoncées dans le sol, ou bien à faire glisser son livre d’une main à l’autre comme il le fit cette fois ; je constatais qu’il était plus enclin à s’épancher qu’à l’habitude.

« J’ai fait une longue promenade, cet après-midi, j’ai remarqué qu’aller à pied libère à la fois le corps et l’esprit, sans doute l’un par l’autre. Immobile, les pensées s’embrouillent et s’enferment comme dans une coquille. En marchant, je peux les dérouler tout au long du chemin ». Sa main accompagnait les mots.
Puis quand nos regard se furent attachés au soleil déclinant dont les couleurs semblaient s’épandre et les contours s’allonger, il remarqua dans un sourire difficile : « Le soleil couchant vient chaque jour dénoncer notre vision, ou plutôt notre échec à voir… »
Il me fixa. « La ‘révolution copernicienne’ a enseigné à l’humanité que la trajectoire du soleil n’est qu’apparente. Or, même en le sachant, nous continuons à voir le soleil se lever et se coucher, évidence dont la théorie n’a pu venir à bout. Notre esprit n’est même pas parvenu à corriger le sens de la vue, alors pourquoi vouloir que l’esprit change le monde ? » Je le regardais, et je m’interrogeais : je songeais vaguement à l’actualité, puis par association d’idées me vint cette histoire absurde qui dit que lorsque le sage montre du doigt la lune, l’Idiot regarde le doigt…
« Le spectacle du soleil couchant est pour moi une vanité… L’œil est une coquille vide qui ne peut se remplir », fit-il d’un ton que subjectivement je trouvai amer, je ne savais pas trop.

En nous dirigeant de nouveau vers la terrasse, je levais les yeux et découvris encore dans les dernières lueurs du jour, attardé, un ‘nuage la terre’, un de ces petits nuages accroché à un sommet de l’île, puis mon regard fut aimanté par le point sombre d’un de ces gros escargots africains qui avait alors remonté la paroi de la façade immaculée, pour s’être mis à mi-pente à sécher piteusement faute d’ombre : en croyant probablement rejoindre des frondaisons, il n’avait trouvé que la chaleur du soleil accablant, ainsi s’était-il arrêté dans son escalade pour se recroqueviller déçu dans sa coquille et rester ainsi collé, figé même dans la mort.
Pareillement de celui qui essaie d’en savoir toujours plus, de s’élever toujours davantage, remarquais-je non sans une pointe d’ironie.

(Suite au numéro de samedi)

Jean-Baptiste Kiya