Café Péi

La coquille vide (3)

Jean-Baptiste Kiya / 6 janvier 2019

L’observation rappela à ma mémoire l’antique fable de l’escargot qui désireux de remonter sa coquille pour savoir où cela le mènerait, resta coincé au plus profond de la spirale : image exacte du savant fou, du médecin qui s’ouvre les entrailles pour en observer le contenu, de la régression effective au nom du bien et du mieux. Toute une idée de la civilisation moderne.

Alors que je m’étais attardé à contempler le gastéropode séché, il remarqua, penché sur mon épaule : « Ben oui, un escargot… »

La situation se faisait ironique - j’étais planté là, ressemblant à l’escargot qui cherchait à savoir, et le paysage nu semblait se rire de moi. « Gastéropode : pied-estomac. Qui marche sur l’estomac »...

Ça allait même au-delà : les choses tâchaient de se montrer réfractaires, je le sentais confusément, puisque je les percevais, ces choses, à la fois hostiles et moqueuses, confortant en moi cette impression de mal à l’aise qui s’insinuait comme si j’étais épié, observé, dans un même temps, par un œil omniscient et environné d’un fou rire muet. Cette notion d’ironie du sort, impression délicate à saisir, toujours fugace, perçu a posteriori, en retard sur l’événement, comme si elle désirait en suspendre le cours et le surprendre au moyen d’un éclairage cru, je l’ai toujours appréhendée à la manière d’une forme lumineuse et inversée de superstition commune à tous les hommes, qui nous fait croire non plus à un dieu d’amour et de bonté, mais à des dieux moqueurs, frondeurs, qui s’enchanteraient à nous tendre des pièges dans lesquels nous tomberions invariablement. La vie consciente est un paradoxe qui essaie de s’organiser, pensai-je. L’ironie du sort n’est jamais que le piège tendu par le Hasard sur le chemin de la conscience, à la grande surprise de notre volonté et de notre ego. Le hasard personnifié.

« Cela n’a pas d’importance », me confia-t-il, sans que je susse à quoi ‘cela’ renvoyait.

Ce qui me fit songer à une de ses remarques sur la destruction des Bouddha afghans : elle lui avait paru écœurante certes, mais nul n’avait songé à en apercevoir, ni n’en avait osé dire -comment l’exprimer ?- la… la beauté fulgurante.

Devant ma surprise, il s’était repris comme pour en chercher des arguments. « Oui, une espèce de beauté sauvage, barbare, destructrice, j’en conviens, mais qui possède une sorte de revers fascinant. On peut l’expliquer de la manière suivante : que de ce même événement, on peut retenir deux éléments esthétiques. Ces deux propositions sont : la beauté de la clandestinité – dans ce monde exhibé, saturé d’images, c’est-à-dire tendu vers la monstration et la démonstration - ; et d’autre part, la sensation persistante que la beauté ne peut être qu’effacée, ôtée, en creux… »

Je reconnaissais la méthode de Rémy, à la manière des truites qui remontent le courant, pour aller dans le sens contraire du monde. Et cette remontée ne pouvait s’effectuer que parce qu’il renonçait, qu’il se dépouillait d’une partie de lui-même et de l’existence.

Cette capacité non pareille à s’abstraire de tout s’inscrivait au reste dans chacun de ses gestes, par exemple dans le fait que là où les gens entassaient, achetaient, acquéraient, consommaient frénétiquement, lui il vidait la vie, il l’« allégeait », il enlevait, retranchait à la manière de ce simple salon presque vide.

Cela faisaient une quinzaine d’années que nous nous connaissions, et j’avais fini par apprendre que le moyen de découvrir ses plus profondes pensées n’était ni d’être de son avis, ni même d’y être opposé, mais seulement d’écouter, et de mûrir ce qu’il venait d’énoncer. C’est de cette manière-là, en circulant autour de ses propositions, qu’on percevait le mieux sa pensée, par une méthode d’appréciation comparable au phénomène optique employé par les grands maîtres de la Renaissance, tel Léonard de Vinci qui réalisait le mystérieux sourire de la Joconde de sorte à le prononcer, à l’éclairer davantage sitôt qu’on ne le regardait plus, que l’on promenait son regard sur les yeux du modèle ou bien sur le fond du tableau.

J’avais déposé incidemment sur la table transparente du salon la revue de conchyliologie que Rémy m’avait demandé de lui ramener de métropole. Il s’en était saisi, s’adossant à son fauteuil, après nous avoir servi « deux-trois doigts fanés » de vieux rhum dont il ne me toucha pas : ça lui ressemblait tant. -Il verserait sans doute le contenu dehors, devant le seuil, “pour les Ancêtres”, à l’instar de la coutume malgache-. Il prétendait qu’il était meilleur de sortir d’un repas « avec une légère sensation de faim ». En toute chose, il faisait montre de sobriété sans pour autant être sobre, condensé serait mieux dire. Quoi qu’il en soit, cette méfiance à trop manger était devenue proverbiale dans notre petit groupe.

Je prolongeai ma réflexion en imaginant les pensées qui pouvaient le traverser : « Dans une petite île à l’instar de la Réunion, on a la fâcheuse tendance à tout grossir : ‘un chabouk pou’ tape moustique’, moi j’ai décidé de vider le réel, de l’abstraire, pour reconquérir la pensée » - mais, Rémy ne pouvait pas tenir un tel discours : c’était un des esprits les moins dogmatiques qui m’avait été donné de fréquenter.

(À suivre dans le numéro de mardi...)

Jean-Baptiste Kiya