Café Péi

Le petit garçon qui voulait attraper le vent (9)

Maurice

Jean-Baptiste Kiya / 9 août 2016

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L’escalier des enfers

« Oui. Au pied Tourniquet ! 

- Ton chien, il prend mes anges pour des oiseaux, il n’arrête pas de courir après. Il a mis un sacré bazar dans mon Royaume ! Pendant ce temps-là, toi, tu joues au baccara avec mes Archanges !… Reprends ton chien et tes cartes, et ouste, je vous ai assez vus ! Par ici, la sortie. Que je ne vous y reprenne pas !

- Mais d’abord, est-ce que mon père est parmi vous ?

- Et puis quoi encore ?

- Je veux savoir, sinon je termine la partie !

- Alors, comment il est ton père ?

Il a le front pensif de l’Africain,
La sagesse de l’Indien,
La poésie du Malgache,
Du panache,
Le sourire du Chinois,
De l’allant, de la foi,
L’œil brillant du Français :
Tout ça mélangé,
Et puis, et puis, il a un grain de beauté
Sur la joue
Qui danse quand il rit.
Son visage est un paysage fou.
Mon père est ainsi
. »

- J’ai vu bien du monde, mais pas cet homme-là, déclara le Bon Dieu. Du vent ! Du balai ! »

C’est ainsi que Firmin, chassé du Paradis, accompagné de son chien, descendit en Enfer.

Il toqua à la porte.

Un portier l’y accueillit, tout sourire, tout mielleux, tout fielleux.

« Mais bien entendu, veuillez patienter, je vous prie… Eh, chef, il y a des imbéciles qui demande à entrer ! En général, on les empêche de sortir, mais là qu’est-ce que je fais ! Comment ils sont ? Un petit freluquet qui a l’air d’une andouillette flanquée de son âne bâté de chien.

- Fais entrer, crapaud, va-nu-pied, peau-de-fesses, urinoir ! Un nouvel arrivage, ça ne se refuse pas. Et sois poli avec ces messieurs, sinon je te dézingue !

- Donnez-vous la peine, mes Seigneurs », fit le portier dans un sourire édenté et faux. Il était bossu et contrefait. 

Un nain consterné, aux mains de géant se posta devant eux. Il agitait un méchant rictus, Firmin ne pouvait savoir si c’était un sourire ou une grimace :

« Mauvaise journée, messieurs ! Titivillus pour vous desservir, et ça c’est mon sac plein de lettres. Il est bien lourd. Démon des copistes. L’Enfer, c’est mon truc, car l’Enfer, c’est les fautes. Ici, on les enregistre, on les collectionne. On en fait des tas, des colliers qui étranglent, des ceintures qui vous explosent à la figure. (Ça le faisait rire, ou plutôt grincer.) Mais venez avec moi, ou je vous pique les fesses - nous devons consulter le registre du Scriptorium infernal afin de déterminer quelles sont vos fautes et de fixer le châtiment éternel que vous méritez. » Il s’en frottait les mains.

« Surtout ne vous égarez pas, sinon il vous en cuira. Vous aurez l’inestimable malchance de visiter un bout de l’Enfer, de voir à quelles sortes d’ignobles délices on cuisine nos pauvres pécheurs - avec lesquels on ne rigole pas ! (fit-il en levant un index réprobateur). Vous pouvez vomir, autant qu’il vous plaira ; ici, ça n’y paraîtra pas.

Venez par là… Rincez-vous l’œil : vices véniels et capiteux, nos malformations de l’âme, péchés mortels et disgracieux… Par ici, Messieurs… Regardez, contemplez… Ici, on transperce, on coupe, on broie, on plie et on cuit. »

(Suite au numéro de vendredi).

Jean-Baptiste Kiya