Café Péi

Le Pigiste (1)

Jean-Baptiste Kiya / 31 juillet 2018

La rubrique “Café-péi” rassemble des contes et des nouvelles évoquant La Réunion, à parution les mardis et samedis durant la pause hivernale.
Pour ceux qui n’ont pas plus de vacances que le bout de leur ongle, ceux qui n’ont pas les sous marqués pour sauter la mer, mais qui ont envie de s’échapper un peu sans billet d’avion ni bateau vomis, pour ceux-là d’abord, ces récits qui tente de proposer une autre façon de voir l’île, avec l’espoir d’agrandir les paysages, d’ouvrir les perspectives : défense et illustration de l’identité culturelle réunionnaise avec, en creux, une mise en garde contre l’acculturation des masses, qu’elle soit affichée ou feutrée.

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Une vocation, rétrospectivement, ça ressemble à l’ombre des pierres qui s’amoncellent peu à peu, année après année, qui finissent par former une montagne sur laquelle vous vous élevez - alors, vous contemplez la plaine qui s’étend en contrebas, le lieu d’où vous êtes parti, et, là, dans les rayons du soleil, l’étonnement vous vient.

Mon premier souvenir cinématographique remonte à mes 7 ans - j’avais tenu à accompagner mes parents - souvenir par lequel je revois la longue silhouette de l’acteur du film Good Night and Good luck, si criant de vérité dans son incarnation d’Ed Murrow, le reporter américain qui s’opposa frontalement au Maccarthisme. Sans pour autant en avoir saisi la pleine portée, ce qui me conquit dans ce long métrage, était, je pense, moins le côté redresseur de torts que l’assurance et la ténacité avec lesquelles le personnage d’Ed Murrow avait bravé l’autorité…

Entré en quatrième, je devais avoir 14 ans, le professeur avait convié en classe un journaliste dans le but de nous présenter les métiers de la presse. Celui-ci en fin de séance avait instigué un débat sur l’objectivité et l’impassibilité du reporter devant la souffrance du monde, sur la nature du pouvoir de la presse, et sur la frontière entre mensonge et réalité… Il avait repris cette phrase de Murrow : “Le rôle du journaliste est de dénoncer les contradictions et de donner les clés de la réflexion”.
Le débat fut ponctué d’un “Si vous êtes dévorés par la curiosité, obsédés par le désir de connaître et de savoir, de comprendre le pourquoi et le comment des choses, devenez journalistes, car la curiosité est le terreau, le support, de ce métier”.

L’année d’après, avec l’appui d’un ami de mon père, je parvins à faire mon stage en entreprise au Quotidien de La Réunion, près du Chaudron. Je me souviens du mot que le rédacteur en chef jeta à l’extrémité de la table lors du débriefing du matin auquel j’avais été invité : “N’oubliez pas que ce que le journal a de mieux, ce sont nos lecteurs !”
L’environnement des bureaux parsemés d’ordinateurs, dossiers ouverts, les fameuses dépêches AFP s’offraient à moi comme un film. Je me suis cru dans Good Night-good luck.

Les murs de la salle de rédaction affichaient en caractères gras des panneaux avec : “EXATITUDE, EXACTITUDE, EXACTITUDE !” ; sur la porte un “Who ? What ? Where ? When ? Why ?” sous lequel avait été ajouté : “Content, Context, Code”, chacun commençant par un C, ce qui me faisait rire parce qu’ensemble ça faisait W.C. ; l’horloge murale, elle, était affublée tout autour de “Les faits, les faits, d’abord les faits !” Je revois encore le chemin de fer tracé au marqueur sur le tableau blanc, et la maquette du journal projeté sur écran blanc.
Durant la semaine de stage, un photographe missionné par le journal devait faire des prises sur la “route en l’air”, le viaduc littoral en cours d’achèvement, m’avait proposé de venir avec lui. Je revois le vaste panorama aérien fouetté de vent, la sensation étale de liberté - que tout était à découvrir !… J’en ai gardé un souvenir marquant.

En fin de lycée, le sujet de philo devant lequel je me suis retrouvé était : “Prouver permet-il de savoir ?” J’ai repensé à l’obstination de Ed Murrow, je voyais une salle de rédaction houleuse. J’ai évoqué alors le fiasco journalistique de la Guerre d’Irak et la lutte entre journalisme et conspirationnisme ; j’ai eu 13.
Les quotidiens et les revues ont toujours encombré la table du salon familial, ça tenait sans doute au fait que mon père, issu d’un milieu pauvre, avait sans doute espéré ne pas l’être pour s’en aller loin confronter les réalités du monde étroit dont il venait aux images immenses du monde telles qu’il s’en faisait. Ne pouvant réaliser ce rêve, il avait voyagé en-dedans, à travers les magazines et les journaux. Par certains aspects, je le devançais dans cette utopie quand je lui annonçais vouloir faire en métropole, après un master d’histoire, une école de journalistes.

(À suivre au numéro de samedi…)

Jean-Baptiste Kiya