Di sak na pou di

Un maassacre de piéZak… pour élargir la route !

Jean / 25 mai 2020

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Imaz Press Réunion et AFP viennent de publier (23.05.2020) un article : « Le jaque, ce fruit indien qui suscite un appétit international ».
Ce fruit n’a que des avantages nutritifs et un seul petit inconvénient : il faut apprendre à l’éplucher pour accéder à chacun des “compartiments” fruitiers qu’il comporte. Sinon, gare ! sans cet assez simple apprentissage, la cuisinière (ou le cuisinier) trop pressée peut avoir bien du mal à désengluer ses doigts d’une matière visqueuse : la colle jaque. La langue réunionnaise rend compte de cette difficulté ainsi : « pôv diab ! lu lé pri dann’ la kol-zak ! » décrivant ainsi le sort d’une personne empêtrée dans une situation si compliquée qu’elle lui apparaît sans issue.
Mais sitôt acquise la technique pour ne pas se faire prendre par la kol-zak, on dispose d’un fruit vraiment généreux tant par la quantité offerte — plusieurs kilos — que par la richesse de ses nombreuses qualités nutritionnelles [1].

Malheureusement, en dépit de toutes ces qualités, les importations toujours plus massives de pommes et d’oranges au cours des années 1970-80 [2] ont peu à peu quasiment fait disparaître les fruits réunionnais des étals des marchés.

À Saint-Paul, jusqu’aux débuts des années 1980, la route reliant Bellemène à la croisée de Ravine La Forge (au-dessus de Bois-de-Nèfles) était bordée de nombreux piéZak offrant leurs fruits aux riverains qui appréciaient beaucoup cette offrande. Toutes les maisons bordant cette route regorgeaient de spécialistes détenant le secret d’innombrables recettes pour accommoder le ti’zak.
Mais voilà, à l’époque — mais cela a-t-il beaucoup changé ? — les modes de vie des Réunionnais.es étaient le cadet des soucis des pouvoirs parisiens… et de nombre de leurs obligés locaux. “Paris” décidait, il fallait se plier à ses injonctions.
Or, la route Bellemène-Ravine La Forge se révélait toujours plus étroite à mesure que les importations de sa Majesté la bagnole allaient croissant.
Il fallait donc élargir cette route.
Les ingénieurs — tous de passage — élaborèrent deux projets.
Les deux projets furent présentés aux élus d’alors. Une enquête publique fut décidée. Un commissaire enquêteur — de bonne volonté mais de passage également — désigné et les habitants appelés à donner leur avis. Ne disposant pas — très majoritairement — d’une bonne maîtrise de l’écrit, de la langue française et encore moins de la capacité à décrypter le vocabulaire technique de la documentation mise à leur disposition, rares furent les riverains qui vinrent se renseigner et donner leur avis.
Or disposer un jour de sa propre voiture était alors le rêve de la très grande majorité des Réunionnais. Ceux qui allaient à pieds aspirant à en avoir une. Ceux qui en avaient une formant le projet d’en acquérir une plus grande, plus puissante, plus dotée d’équipements « ré-vo-lu-tion-naires » vantés par une pub envahissante.
Dans un tel contexte, entre le projet d’élargir la route grâce à un contrefort posé côté pente (un peu plus coûteux et plus long à mettre en œuvre) et l’autre projet plus rapide et moins coûteux : raser tous les piéZak et asseoir l’élargissement sur la partie ainsi libérée, l’hésitation ne fut pas de mise. Tous les piéZak furent rasés, le terrain aplani au bulldozer et la route fut élargie. La “civilisation” à la parisienne venait de triompher à nouveau.

Mais, rassurons-nous : les congélateurs des supermarchés mettent aujourd’hui à notre disposition des poches emplies de chair de ti’Zak du Vietnam, et que nous irons chercher en voiture à Savannah (par exemple) puis les rapporterons dans notre maison laquelle, peut-être, sera riveraine de la route sous laquelle se sont desséchées les racines des piéZak massacrés.
Étranges créatures que nous sommes devenus !

Jean

[2Ces importations massives de pommes et d’oranges d’Afrique du Sud n’ont cessé de s’amplifier au fil des décennies violant les mesures d’embargo international sanctionnant la politique d’Apartheid alors en vigueur. Non seulement ces importations venaient au secours d’une politique raciale, de ses crimes et massacres mais de plus ces importations et leur prix de vente ont entraîné une quasi disparition des fruits locaux des étals.