Di sak na pou di

A propos du succès commercial de « Sapiens »

Frédéric Paulus / 19 septembre 2017

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« Sapiens » (2011), best-seller international - plus de 200 000 exemplaires vendus en France, traduit en 40 langues – interroge l’histoire de l’humanité, de l’âge de pierre à la Silicon Valley. Que nous révèle ce succès éditorial rangé au rang de phénomène sociologique transcontinental ? Il est pour nous symptomatique d’un besoin profond qui apparaîtrait au grand jour, celui d’une recherche dans la compréhension de nos racines lointaines, très lointaines, jusqu’à l’époque du début de notre hominisation ; c’est-à-dire ce qui nous aura différencié progressivement de nos ancêtres les grands singes. Il nous aura fallu envisager, ensuite accepter cette filiation, et en désespoir de blessure narcissique, admettre non sans crainte que cette hypothèse darwinienne se confirme. Cette imagination renouvelée grâce et à cause de Darwin aura fait le lit de ce succès.

Il faut aussi reconnaître que notre filiation animale avec les grands singes est devenue le lieu commun de presque l’intégralité des biologistes : un « petit » groupe, défendant une thèse opposée, milite pour convaincre qu’une main céleste, digne d’un dieu tout puissant est (serait) à l’origine de la vie sur terre. Rappelons que même pour le premier créationniste que pourrait être le Pape des chrétiens, Jean-Paul 2 aura dit, en s’adressant à sa communauté « qu’il fallait tenir compte des travaux de Darwin ». Les conditions culturelles pour ce succès commercial étaient, semble-t-il, requises. Celles-ci devraient être un préalable quoique même insuffisant. Les analyses de l’auteur Yuval Noah Harari, spéculatives certes mais reposant sur des données fiables, étayées scientifiquement, feront le reste.

Prenons un seul exemple, qui serait pour l’auteur « la plus grande escroquerie de l’histoire », p. 101, le passage de la vie de nomadisme des chasseurs cueilleurs à leur sédentarisation liée à la Révolution agricole. 10 000 ans environ avant notre ère, Sapiens se mit à consacrer son temps à semer des graines, arracher les mauvaises herbes et conduire les troupeaux vers des pâturages de son choix. Sapiens découvre le blé et avec lui son exploitation, la sélection des graines et l’idée de produire plus en cas de disette. Le stockage découvert avec la viande congelée en période glacière fut transposable avec celui du blé qui se conserve par temps sec. Le changement de comportements qui consista à surveiller les stocks des voleurs en faisant travailler certains au détriment d’autres plus oisifs était expérimenté. Serait-ce le début de l’exploitation de l’homme par l’homme ? De là pouvaient naître des tribus plus riches que d’autres. Le principe de l’inégalité entre clans, tribus et sociétés était acquis et semble remonter à ces temps anciens. De nos jours, les Israéliens connaissent le processus, ils l’ont vécu avec le phénomène kibboutz. Certains implantés dans des zones fertiles et irriguées, par exemple ceux proches du Jourdain ou du Lac de Tibériade avec le détournement de ses eaux, devinrent riches, d’autres non. Certains kibboutz furent qualifiés de « capitalistes », l’idéal sioniste, communiste et autogestionnaire devenant « ringard « et pour certains, obsolète.

Ces analyses mériteraient d’être approfondies et nuancées. Ce que nous retiendrons de ce besoin de renouer avec nos racines lointaines pourrait s’assimiler à une archéo-étho-psychanalyse pour nous connaître « soi-même comme un autre » même si cet autre est différent, même s’il a la peau claire…, p.27. « Les données génétiques laissent penser qu’au moins certains Neandertal avaient la peau claire et les cheveux blonds » et comme Sapiens se seraient métissés avec lui… Un autre courrier serait nécessaire pour adopter la posture critique, celle qui évoquerait ce qui serait considéré comme la suite de cet ouvrage : « Homo deus » où nous serions des algorithmes manipulés par Google et Facebook. Ceci témoignerait que Yuval Noah Harari sous-évaluerait la puissance du libre arbitre de notre inconscient (à défaut d’être conscient ! mais combien efficient !). Un tel sujet mériterait un autre courrier !

Frédéric Paulus – Cévoi