Di sak na pou di

Adieu mon ami William Childéric

Courrier des lecteurs de Témoignages / 21 avril 2018

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C’était une année formidable. Année scolaire 1990-1991. Tu t’en souviens ; comme moi, tu n’a jamais oublié. Nous étions ensemble en terminale Littéraire au lycée Amiral Bouvet, dont je salue au passage tous les autres camarades, qui, j’en suis sûr, auront une pensée émue pour toi. Les journaux, qui m’apprennent qu’on t’a volé ta vie, sont une bien triste madeleine de Proust. Je me souviens. Je quitte cet instant et je redeviens ce lycéen de 16 ans à la dégaine bizarre. Je retrouve les sensations de ce temps : la fraîcheur du matin, le béton où nous avions l’habitude de nous asseoir. J’entends ta voix, je revois ton large sourire qui-t-illuminait le visage. Et j’entends ton rire. Ton rire sonore. « Té laude ? Comment i lé ? » Nous parlions de philosophie et de filles, les seules saines conversations de cet âge.

Moi, je n’étais qu’un jeune élève ; toi, je me souviens bien, tu étais déjà un aventurier et un rebelle. Tu as donné un peu de fil à retordre aux CPE. Élève décrocheur ? Disons plutôt que tu n’avais pas encore accroché. Cela se fera cette année-là, en 1990. Nous avons fait ensemble deux rencontres qui allaient bouleverser nos vies : celle de la philosophie, et celle de Monsieur Jean-Yves Mondon, professeur à Amiral Bouvet à ce moment-là. à vrai dire, cette rencontre n’en fut qu’une seule, car monsieur Mondon est un philosophe. C’est à travers lui que nous avons rencontré la philosophie. Je nous revois encore, tous les samedis matin, dans cette salle du fond de la cour, dernier bâtiment, presque une cave. Quatre heures de philo. Un bonheur. Je t’ai vu renaitre, te passionner. Nous avons étudié les « méditations métaphysiques » de Descartes et le « traité pour la réforme de l’entendement » de Spinoza. Descartes et Spinoza ; deux philosophes convaincus qu’il y a une vie après la mort et que, dit autrement, l’âme est immortelle. Je te souhaite, mon ami, que ces deux philosophes aient raison.

Lorsque l’épreuve du bac arriva, nous avons eu tous les deux 19 au bac en philo. Je le dis pour te rendre hommage. Tu l’as mérité, et tu le mérites encore. Nous étions heureux, nous étions des marmailles la kour avec des lauriers sur nos têtes. Il y a eu trois lignes sur nous dans la presse ; c’était une petite gloire pour nos âges, mais nous étions surtout fiers d’offrir ce doublé rare pour l’époque à notre maître, monsieur Jean-Yves Mondon.
Pour moi, c’était un beau résultat ; pour toi, c’était une vraie renaissance. Oui, je le dis, je n’ai jamais oublié : je l’ai vu, grâce à toi, comme élève, et j’y crois encore, comme professeur : l’école peut sauver, et la philosophie, tout particulièrement, peut sauver des existences. Derrière le rebelle, le fort caractère, il y avait un grand esprit. Cela en a surpris plus d’un. Pas moi.

Tu t’es lancé dans la psychanalyse, dans la psychologie, dans la photographie, tantôt à la Réunion, tantôt à Madagascar. Contradiction ? Non. Tu es resté un aventurier et un esprit libre. Ailleurs, c’était chez toi. Et je ne m’étonne pas que ton existence ait oscillé entre l’exploration des profondeurs de l’âme et la volonté de capturer les apparences. L’intérieur et l’extérieur. Psychologie et photographie. Pour toi, c’étaient peut-être les deux versants d’une même pièce.

William, nos destins se sont liés en cette heureuse année 1990. Pardonne-moi si j’ai
détourné les yeux en voyant ton visage s’afficher dans la rubrique des faits divers. Je n’avais pas le cœur à ça. Pardonne-moi si je n’ai pas voulu lire les détails de ta disparition. Je n’avais pas la tête à ça. Merde à ceux qui-t-ont volé ta vie. Mais je ne veux pas parler d’eux, je veux parler de toi. Et qu’un courage infini donne à tes proches la force de surmonter l’épreuve cruelle.

Cher William, mon ami, philosophons une dernière fois, comme autrefois, comme lorsque nous étions assis sur le béton des allées du lycée Amiral Bouvet, à l’ombre des arbres bienveillants. Socrate, face à la mort, a tenté de consoler ses amis en ces termes : « personne ne sait ce qu’est la mort. Mais soit elle est un long sommeil sans fin, soit elle est un beau voyage ». Si la mort est un sommeil, mon ami, alors repose en paix. Et si la mort est un voyage, mon ami, alors que ce voyage te soit beau. Rencontre Socrate, et Platon, Descartes et Spinoza. Rencontre Freud aussi, et Lacan. Salue-les pour toi ; salue-les pour moi.
Adieu, mon ami William Childéric. Adieu. Adieu. Adieu. Il faut finir cette lettre, et la signer par des larmes.

Laude Thierry, Professeur de Philosophie aux lycées Sarda Garriga et Bellepierre Ancien d’Amiral Bouvet