AN KASKAD 2025 : La flamboyance d’un peuple et la force d’un territoire en marche

15 novembre 2025, par Patrice Sadeyen

Il faut regarder vers l’Est pour comprendre ce qui se jouera réellement les 5, 6 et 7 décembre 2025. À Saint-Benoît, dans cette commune longtemps reléguée aux marges symboliques de la vie culturelle réunionnaise, An Kaskad n’ est pas un simple rendez-vous. Il est un souffle, une flamboyance, un appel. Rien de décoratif… Tout voudra dire quelque chose. Car ce festival suit les pulsations d’un peuple, les urgences d’un territoire, les imaginaires d’une ville que trop de regards ont minimisée.

Cette bascule a pris forme bien avant même l’ouverture du festival. Lors de la conférence de presse, trois voix auront affirmé sans détour la direction que prendra An Kaskad : Pascal Saint-Pierre, directeur du BISIK ; Anabel Martinez, directrice du Théâtre Les Bambous ; et Bertrand Bovio, directeur du Centre Gramoun Lélé du Conservatoire à Rayonnement Régional. Leur présence commune n’est pas un détail protocolaire. Elle donne le ton : Saint-Benoît ne s’excuse plus d’exister culturellement. Ensemble, ces trois figures annoncent une alliance encore trop rare dans l’histoire culturelle de la Réunion et plus particulièrement de l’Est. Chacun portera son identité, sa vision, ses méthodes, mais ensemble ils affirment la même certitude : aucune institution ne peut avancer seule. Début décembre, An Kaskad deviendra l’espace où leurs lignes de force se croiseront, se compléteront, se renforceront.

Dans les jours qui mèneront à décembre, la vision de Pascal Saint-Pierre confortera le BISIK dans sa posture : ancré, audacieux, plus prêt que jamais à devenir un véritable laboratoire. Le BISIK cessera d’être perçu comme une simple salle à jauge humaine : il s’impose comme un lieu où les identités musicales de demain seront façonnées, où les écritures émergentes trouveront enfin un espace pour se déployer. Le BISIK continue d’ offrir au public une proximité rare, une chaleur précieuse, une scène où l’on ne consomme pas la musique mais où on la partage. Quand Pascal Saint-Pierre prend la parole pour soutenir le festival, ce n’ est pas un appui formel : c’ est l’annonce d’un mouvement. Le BISIK devient, à partir d’An Kaskad, une pièce maîtresse de la reconquête culturelle de l’Est.

Anabel Martinez, quant à elle, apporte du Théâtre Les Bambous une respiration essentielle. Elle inscrit sa scène dans un futur où les scènes conventionnées redeviennent des espaces où le présent est interrogé, où les contradictions sont exposées, où les spectateurs sont mis face à leurs propres responsabilités. Le Théâtre Les Bambous devient le poumon théâtral du festival, un lieu où la parole est matières, où le langage scénique n’a pas besoin d’effets pour porter sa vérité. Quand Anabel Martinez s’adresse à la presse, elle ne parle pas seulement du festival : elle parle de Saint-Benoît, de son public, de sa place dans l’île, de sa nécessité de respirer culturellement. Son positionnement affirme une évidence déjà trop longtemps étouffée : l’Est n’a jamais cessé d’avoir une voix. On a simplement cessé de l’écouter.

De son côté, Bertrand Bovio, à la tête du Centre Gramoun Lélé, représentera la dimension fondamentale de la transmission. Le festival ne se contente pas de programmer des artistes : il s’appuie aussi sur les ressources pédagogiques de la ville, sur ses jeunes, sur ses pratiques, sur sa formation. Le Centre Gramoun Lélé prend alors une place stratégique : non comme une simple structure institutionnelle, mais comme un lieu d’avenir. Dans la vision de Bertrand Bovio, Saint-Benoît cesse d’être un territoire où l’on vient jouer ponctuellement pour devenir une ville où l’on forme, où l’on élève, où l’on prépare celles et ceux qui écriront demain. Le Centre Gramoun Lélé deviend, par sa salle, par ses équipes, par son histoire, l’un des piliers de la renaissance culturelle qui s’amorce.

C’est dans ce terreau vivant que s’enracineront les trois jours d’An Kaskad.

Dès le premier soir, le feu deviendra langage. Sur l’esplanade nocturne, les tambours prendront possession de l’air, et Azolia surgira comme une apparition. Le feu, dans son spectacle, ne sera pas un liquide lumineux : il deviendra mémoire, rite, lueur ancestrale. Chaque geste aura la gravité d’un récit. Avec Chakty, la scène deviendra passage, fenêtre, seuil. Le feu réveillera ce que la ville a porté de plus profond : une intensité, une poésie qui se transmet d’âge en âge. On comprendra alors que le festival ne cherche pas à séduire : il cherche à dire vrai.

La soirée s’élèvera ensuite avec Élite, qui transformera la salle Gramoun Lélé en arène vibrante. Les artistes mêleront moringue, kung-fu, hip-hop, parkour, non comme une succession mais comme une fusion. Les corps d’Ulrich et Médérick Lauret, de Luna Simon Martinez, de Da Skill, de Romain Huang, de Mohamed Said Toto traverseront la scène comme on traverse une frontière : sans demander l’autorisation. Ce moment ne sera pas une prouesse technique : ce sera une déclaration d’indépendance. La Réunion affirmera sa capacité à inventer, à hybrider, à transcender sans permission. La jeunesse montrera qu’elle n’attend plus que l’on reconnaisse sa valeur : elle la crée elle-même.

Le lendemain, le festival quittera les salles pour rejoindre les quartiers. Et c’est ainsi que la culture se répendra. À Bras-Fusil, les danseuses de Nébula s’élanceront sur les façades, suspendues entre ciel et béton. Elles danseront dans le vide comme on danse un refus. Un refus d’être assigné, limité, réduit. Cette danse verticale deviendra un manifeste : même là où le monde croit que rien ne peut pousser, la grâce peut surgir. Elle dira au quartier que sa beauté n’a jamais été invisible : elle a simplement été ignorée.

Au cœur du village du festival, Kafmaron fera résonner les pulsations du maloya fusion. Sa voix, nourrie de blessures mais aussi d’espérance, ramènera l’Est au centre du monde. Il chantera non pas pour distraire, mais pour relier. Il rappellera que la musique n’est pas un ornement : elle est mémoire, cicatrice, lutte, affirmation. Il chantera pour ceux qui n’ont jamais eu la parole, pour ceux que le pays a oubliés, pour ceux que la grande culture institutionnelle n’a jamais voulu entendre.

Le soir venu, Secretum Cocoès renversera les certitudes. Romuald Solesse amènera le public au bord d’une question essentielle : « Qui décide pour nous ? » Dans une ville qui a tant subi les décisions venues de l’extérieur, ce miroir deviendra vertige. Puis viendra Mickaël Pouvin, dont la voix apaisera ce vertige. Il chantera non pour calmer, mais pour rassembler. Dans sa douceur, il offrira une réponse que le festival tout entier aura préparée : la culture n’apaisera jamais les blessures, mais elle donnera la force de les regarder en face.

Le dernier jour, An Kaskad retournera, comme les jours précédents, au village, là où battent les cœurs. Les familles, les enfants, les associations reprendront possession de l’espace comme on reprend une maison qu’on croyait perdue. L’Heureux Bond, accompagné de Toky, d’Alexa Althieriry et de Romuald Solesse, proposera un jeu d’équilibre entre dérision et virtuosité. Et enfin, Kent1 clôturera le festival avec la force d’une jeunesse qui ne marchera plus dans l’ombre de personne. Sa voix, sa présence, son créole assumé, diront ce que tout le festival aura révélé : la relève péi n’attendra plus son tour.

Alors, à chaque instant, à chaque souffle, dans chaque lumière, l’alliance née entre Pascal Saint-Pierre, Anabel Martinez et Bertrand Bovio sera perceptible. Le BISIK, Les Bambous et le Centre Gramoun Lélé ne seront plus trois institutions isolées : ils deviendront les trois colonnes d’un même édifice. Chacune avec sa personnalité. Chacune avec son héritage. Chacune avec sa force. Ensemble, elles diront au pays : l’Est se relèvera. Et cette élévation culturelle commencera ici.

An Kaskad 2025 ne sera pas un simple alignement de spectacles. Il deviendra une géographie vivante. Une traversée entre les salles, les rues, les colères, les joies, les mémoires et les espérances. Ce sera un territoire qui se redresse. Une culture qui se retrouve.

Et lorsque s’achèvera ce week-end incandescent, quelque chose de plus grand que la seule programmation demeurera. La salle Gramoun Lélé, Les Bambous et le Bisik auront été les gardiens d’un même souffle, trois institutions réunies autour d’un même foyer, trois voix tissant un seul rythme pour allumer un feu commun où chacune aura apporté son sel, sa mémoire et son propre tempo. De cette alliance naîtra une construction solide, cohérente et profondément ancrée dans l’Est, un geste partagé qui fera lever une île entière et révélera un territoire qui ne demande qu’à briller.


Patrice Sadeyen
Président — Association NOUT FARFAR


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