Diversité culturelle, dialogue interculturel et éducation à l’altérité

29 mai, par Reynolds Michel

C’est dans un contexte d’une montée d’une extrême-droite de plus en plus inhospitalière en Europe et de la colère du peuple Kanak qui se soulève, entre autres raisons, contre la future domination de leurs institutions locales et culturelles, que nous avons été invités, cette année, à célébrer la Journée mondiale de la diversité culturelle et du dialogue interculturel, organisée chaque année le 21 mai par l’UNESCO pour promouvoir la paix et le développement durable.

« Le 20 décembre 2002 — tout un symbole pour nous ici, écrivait Lucien Biedinger — l’Assemblée générale de l’Organisation des Nations-Unies (ONU) a proclamé le 21 mai “Journée Mondiale de la diversité culturelle pour le dialogue et le développement durable”. D’où l’importance, soulignait-il alors, de l’Appel lancé le 18 novembre 1999 à Nouméa par Marie-Claude Tjibaou (épouse de Jean-Marie Tjibaou assassiné le 4 mai 1989) et Paul Vergès « pour la sauvegarde de la diversité culturelle et contre l’uniformité appauvrissante, pour la reconnaissance et l’expression des cultures dites minoritaires… La culture unique est la mort de toute culture. Oui à l’universel, non à l’uniformité » (Dans Témoignages du Lundi 22 mai 2006).

Un dialogue interculturel en souffrance

Si la diversité culturelle se porte plutôt bien chez nous — avec l’inauguration à Saint-André d’un Centre culturel chinois (Centre culturel des Lanternes), les 18 et 19 mai de cette année, après bien d’autres institutions culturelles, notre vivre-ensemble souffre sans doute d’un manque de dialogue interculturel, si nous prenons en compte le mal-être de nos jeunes dans certains quartiers de l’ile qui trouve périodiquement son expression malheureuse dans une poussée de violences et la stigmatisation quelquefois d’une communauté culturelle particulière.
Pour produire des effets positifs et décisifs sur notre vivre-ensemble, la diversité culturelle doit être une diversité culturelle du lien et non de la simple juxtaposition des cultures. Dans cette perspective, la diversité culturelle doit être liée étroitement avec le dialogue interculturel. Car nous avons affaire à deux processus inséparables qui se conditionnent mutuellement et qui ne peuvent pas ne pas être pensés ensemble.
Nous considérons l’interculturel comme une conception et une démarche de l’interaction et de communication entre des personnes de différentes origines et traditions culturelles/religieuses. Quant au dialogue, il implique pour nous une double condition et une dynamique. Une double condition : reconnaître l’altérité des autres et se donner un cadre commun dans lequel on peut échanger et partager. Et, une dynamique où chacun évolue dans ses réactions premières et dans ses pratiques, tout en se laissant transformer par l’autre. Bref, le dialogue, tout comme l’interculturel, ne peut exister qu’en se penchant et en étant pensé que comme expérience de l’altérité, proche ou lointaine, culturelle, nationale ou sexuelle…

Des résultats liés à la prévention des conflits et à la cohésion sociale

La définition du dialogue interculturel la plus utilisée est celle que propose le Conseil de l’Europe dans son Livre blanc sur le dialogue culturel intitulé « Vivre ensemble dans une égale dignité » (2008). Le document propose la définition suivante : « Le dialogue interculturel désigne un processus d’échange de vues ouvert et respectueux entre des personnes et des groupes de différentes origines et traditions ethniques, culturelles, religieuses et linguistiques, dans un esprit de compréhension et de respect mutuels » (Livre blanc, 7 mai 2008). Autrement dit, le dialogue interculturel est une forme d’expression qui décrit les diverses manières dont les individus et groupes porteurs de cultures et visions différentes se réunissent, apprennent interagissent et échangent dans le respect de l’autre comme un aller ego, en vue de trouver les voies d’un monde plus solidaire et fraternel.
L’enjeu du dialogue interculturel dépasse, nous le présentons, le simple fait de parler ensemble ou le simple intérêt mutuel. L’enquête de l’UNESCO sur le dialogue interculturel qui a été menée auprès des États membres en 2017 a fait ressortir deux grands courants dans la manière de percevoir le dialogue interculturel. Le premier courant considère le dialogue interculturel « comme une condition indispensable à la paix et à la cohésion sociale » ; le second comme « un outil d’éducation et de sensibilisation, comme un moyen de soutenir des initiatives telles que l’accueil des réfugiés ou encore la lutte contre la radicalisation, la discrimination et le racisme ». Pour les praticiens, là où le dialogue interculturel est à l’œuvre dans les initiatives et les programmes internationaux, il contribue à resserrer les liens et les relations intra-et-in-ter-groupes, tout en s’attaquant aux causes et facteurs de la violence. Bref, des résultats liés à la cohésion sociale et à la paix.

Promouvoir le vivre-ensemble par l’éducation à l’altérité

C’est la question de l’altérité, de la rencontre et de l’ouverture à l’autre dans sa singularité, qui est posée par le dialogue, l’interculturel et le dialogue interculturel. De fait, il ne peut y avoir de rencontre avec l’autrui que si celui-ci est reconnu comme un sujet, un JE, tout comme il ne peut y avoir de reconnaissance de l’autre sans passer par la reconnaissance de soi. (Martine Abdallah-Pretceille, 1997). En effet, l’altérité ne se réduit pas à celle d’autrui. Elle est également en nous-même et dans le savoir, écrit Muriel Briançon, qui distingue trois formes complémentaires d’altérité : relationnelle, réflexive et épistémologique, qu’elle unifie dans un seul concept celui d’˝Altérité enseignante˝ (Briançon, 2012). Et elle donne à ce concept toute sa force enseignante émancipatrice.
Alors, pourquoi pas un enseignement/apprentissage de l’altérité et aux valeurs qui en sont le fondement, dans toutes les disciplines et dans toutes les activités. L’éducation à l’altérité est prônée depuis longtemps, nous dit Martine Abdallah-Pretceille. Toutefois le contexte actuel de diversification de plus en plus forte et de différenciation de plus en plus poussée qui conduit à la séparation entre culture, société et personne et au sein même de chacun de ces domaines, donne, a contrario, un regain d’intérêt à cet enseignement/apprentissage à l’altérité (Abdallah-Pretceille, 1997). À relever comme un défi. Car, avec l’explosion des chaînes, des satellites et du numérique, nos références communes sont en fait de moins en moins communes.
Comme beaucoup de grands-parents, nous avons du mal à communiquer avec nos jeunes, plus particulièrement les pré-ados et les ados, les yeux constamment rivés sur leur smartphone. Nous n’avons pas l’impression de partager avec eux les valeurs fondatrices qui soutiennent toute vie sociale. Que faire ? Faut-il baisser les bras pour autant ?
Mais, peut-on renoncer à l’éducation qui joue un rôle essentiel dans l’intégration des jeunes au sein de la société ? Impossible de renoncer à éduquer notre rapport :
- à autrui et aux respects des différences (l’altérité extérieure) ;
- à nous-même, à un travail sur soi et une prise de conscience de ses émotions… (l’altérité intérieure) ;
- au savoir et à l’inconnu (l’altérité épistémologique).
« C’est parce que l’altérité est extraordinairement enseignante qu’elle doit être enseignée », nous dit Muriel Briançon. Mais si l’éducation/formation est un levier pour apprendre aux enfants, adolescents et adultes à travailler la reconnaissance et découvrir l’altérité, elle ne peut avoir de sens et d’effets véritables que dans un écosystème qui valorise au quotidien la reconnaissance et l’émancipation (Edwige Chirouter).

Reynolds Michel

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