Rabi’a al-Adawiyya, la grande mystique de l’islam

8 mars, par Reynolds Michel

« Son rayonnement et sa personnalité de feu lui permirent toutes les audaces » (Salah Stétié)

Parmi ces femmes qu’on dit « mystiques », Rabi’a al-Adawiyya (713/714-801) est l’une des plus grandes figures. Une « athlète de Dieu, semblable en cela à la future Thérèse d’Avila (1515-1582) », écrit le poète et essayiste libanais, Salah Stétié, en lui consacrant une superbe biographie intitulée Râbia de feu et de larmes (Albin Michel, 2015). Elle a été surnommée par l’élite des savants de son temps de « diadème des hommes de Dieu », de « mère de bonté » et de grande poétesse soufie. Et tout récemment de soufie « écoféministe ». Et pour les uns et les autres : la sainte la plus célèbre en islam et dans la préhistoire du soufisme, la figure la plus importante. À l’occasion de la journée de la femme, je vous invite à découvrir ou redécouvrir cette grande mystique du soufisme, la voie mystique de l’islam.

Une enfance dans l’extrême pauvreté, puis orpheline et esclave

Rabi’a al Adawiyya est née à Bassorah, en Irak, la ville du soufisme de l’époque, en l’an 95 de l’Hégire (713 de notre ère), soit 85 ans après la mort du prophète Muhammad. Comme pour beaucoup de saintes et de saints chrétien-ne-s, sa vie est entourée de légendes. Quatrième fille (d’où son nom de Rabi’a qui veut dire quatrième en arabe) d’une famille dévote mais très pauvre, elle a vécu avec ses sœurs dans un extrême dénouement. On raconte que sa famille ne possédait même pas une goutte d’huile pour soulager son cordon ombilical ni un bout d’étoffe pour couvrir l’enfant. Après le décès de leur père, suivi de celui de leur mère, Rabia’a, qui avait alors environ 10 ans, et ses trois sœurs se voient dans l’obligation de quitter la ville de Bassorah menacée par la famine pour cause de sécheresse.

En route, Rabi’a est capturée et vendue en tant qu’esclave, nous assure son biographe, le célèbre poète mystique persan Farid al-Din Attar de la fin du XIIe siècle. Son maître, un commerçant très dur, la força à devenir chanteuse et danseuse, tout en pratiquant le métier de flûtiste. Malgré la fatigue du dur labeur de son métier, elle trouvera le temps nécessaire à la recherche de Dieu via la méditation et la prière. Après sa libération par son maître frappé par sa profonde spiritualité, elle se retira au désert dans un ermitage pour se livrer à une vie frugale et ascétique faite d’intenses méditations à la recherche éperdue de Dieu.

« Dieu me proposa de l’or, de l’argent et des rubis, je lui dis : ˝ Seigneur, ta face est bien meilleure˝ » Ou encore : « J’ai fait de Toi le confident de mon cœur/Mais je suis disponible pour tous ceux qui souhaitent ma compagnie/Mon apparence est amicale à l’égard de mes hôtes/Mais dans mon cœur c’est mon Amour qui seul réside ».

Une renommée de sainteté et de grande poétesse

Elle acquit très vite une grande renommée et sa demeure devenait un lieu de rencontre et de pèlerinage. Même les grands sages ‘Ulama de l’islam’ allaient à sa rencontre. Grâce à sa réputation de sainteté, Rabi’a al-Adawiyya a été capable de critiquer quelquefois son entourage et très sévèrement ceux qui réduisent le culte du pèlerinage à de simples formalités de langues dénuées de sens. Un récit rapporte qu’en chemin vers La Mecque, la Ka’aba se présente devant Rabi’a, en plein désert. Elle dit alors : « Je ne veux pas de la Ka’aba, je veux le maître de la Ka’aba, que vais-je faire de la Ka’aba ? ». Toujours à propos de Ka’aba, elle aurait fait remarquer : « Soyez-en sûrs, Dieu n’en a jamais franchi la porte et il n’y a jamais séjourné ».
Ce qu’elle prêche à ses visiteurs riches ou pauvres, c’est le pur amour de Dieu, illustré par ce récit de Râbi’a se promenant dans la rue avec un brandon allumé dans une main « pour brûler le Paradis » et un seau d’eau dans l’autre main « pour éteindre l’Enfer », en vue de faire valoir une spiritualité totalement désintéressée, qui ne procède pas d’un marchandage moral avec Dieu, explique le poète et écrivain libanais d’expression française Salah Stétié. Une anecdote qui a circulé un moment dans toute l’Europe et sera attribuée à l’une ou l’autre des saintes chrétiennes. Revenons à Rabi’a et écoutons-la : « Mon Dieu, si je ne t’adore que par crainte de Ton Enfer, brûle-moi dans ses flammes ! Et si je ne t’adore que par convoitise de Ton Paradis, prive-moi de ses plaisirs ! Je ne t’adore que pour Toi, car Tu mérites l’adoration. Alors ne me refuse pas la contemplation de Ta face impérissable ! ».

Foi comme amour, aimer comme liberté

Aimer Dieu hors de toute crainte de l’Enfer et de toute espérance du Paradis, c’est le chemin de liberté que nous enseigne Rabi’a al-Adawiyya. Le pur amour dans le désintéressement total et avec une grande humilité. « Si nous demandons à Dieu pardon, encore faut-il solliciter son pardon pour l’insincérité de notre demande ». Pour la grande spécialiste allemande de langues et culture islamiques, Annemarie Schimmel, elle est « la première à introduire dans le soufisme rigidement ascétique du VIIIe siècle l’élément de l’amour divin absolu ». Le grand Ibn Arabi (1165-1240) disait déjà de Rabi’a al-Adawiyya qu’ « elle fut la seule à analyser et à classer les catégories de l’amour au point d’être une célèbre interprète de l’amour envers Dieu »

« Une femme déterminante comme peu d’hommes l’auront été. ̋ Une athlète de Dieu˝ ai-je dit. Ses propos nous frappent de plein fouet en plein visage — pour l’éternité. Ses poèmes sont paroles d’éternité », nous dit Salah Stétié. « Cette femme défendait une vision moderne de la religion d’une grande pertinence pour les débats actuels », déclare la féministe réformiste et essayiste marocaine Asma Lambaret. En tout cas une figure féminine libre et audacieuse, affranchie de toutes idées préconçues. La figure la plus emblématique, parmi les premières saintes de l’islam des premiers siècles de l’hégire et l’icône de la poésie mystique.

Elle est morte, âgée de quatre-vingt-dix ans à Bassorah en l’an 183 de l’Hégire (801 de notre ère), année où, à Aix-la-Chapelle, Charlemagne venait d’être couronné empereur de l’Occident. Selon une certaine tradition, elle serait enterrée sur le Mont des Oliviers à Jérusalem. L’islam lui attribue une place d’honneur dans l’histoire de la mystique. Pour le soufisme, Rabi’a, la poétesse, est une figure majeure de leur spiritualité et la fondatrice de l’école de l’amour divin.

On raconte que lorsqu’elle faisait la prière du soir, et se tenait debout sur le toit de sa maison,
elle disait :
« Mon Dieu, les étoiles resplendissent, les yeux dorment, les rois ferment leurs portes, chaque amant se retire avec son aimée. Et me voici : je demeure entre Tes mains. »

Bonne marche vers Aïd-el-Fitr à nos sœurs et frères musulman-e-s
Bonne marche vers Pâques à nos sœurs et frères chrétien-ne-s

Reynolds Michel

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