Di sak na pou di

« Bas les masques », un mouvement populaire - populiste ? - Ou la revendication de « vivre, travailler en donnant du sens et mourir dignement » ?

Frédéric Paulus / 7 mai 2020

En toile de fond : La réforme urgente de l’Hôpital

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Un mouvement qui se veut « populaire » est en train de prendre forme, « Bas les masques », voir le lien : https://reporterre.net/Des-professionnels-de-sante-lancent-un-appel-a-un-mouvement-populaire
Quelques éléments de la profession de foi de ces militants de la société civile : « Nous sommes des soignant(es) et professionnel(les) de la santé d’horizons divers. Bouleversé(s) et en colère, nous décidons de nous lever et de crier haut et fort « Bas les masques ! » Nous disons stop aux mensonges, à l’hypocrisie et au cynisme du gouvernement ! Nous lançons un appel à tous nos collègues professionnel(les) de santé et du médico-social qui partent travailler la boule au ventre… Un appel à toutes les personnes qui n’en peuvent plus de cette gestion de crise calamiteuse, de ce qu’elles endurent depuis des années, d’un système économique, politique et social désastreux. »
Ce mouvement se projette dans « l’après-crise » en présageant « des perspectives sombres »… tandis que « l’endettement des États aujourd’hui servira de justification aux politiques d’austérité de demain. Ces mêmes politiques qui ont déjà broyé nos services publics et nos systèmes de santé, d’éducation et de justice. Au prétexte de l’état d’urgence sanitaire, des mesures seront mises en œuvre au service de la surveillance généralisée, du tout sécuritaire faisant infuser dans les esprits la peur, le repli et la stigmatisation ».

Relevons le témoignage de cette doctoresse qui se demande, dépourvue initialement de masque, si elle « n’aurait pas contaminé encore et encore sans s’en rendre compte ».

La crise hospitalière amplifiée par l’infection du coronavirus est élargie à la sphère plus généralement politique. Le thème des « lendemains heureux » est soulevé, des lendemains envisagés comme « sombres » a priori !

D’après notre cadre de référence, ces critiques peuvent s’avérer à la fois être justifiées et utilisées à d’autres fins. C’est ce qui est compris par le terme « instrumentalisé », nous y reviendrons.
Posons-nous quelques questions qui généralement sont du registre du non dit. Notre civilisation n’a-t-elle pas fait croire que le bonheur pouvait être basé sur la réussite matérielle et financière ? Ou encore : Que penser de « riches » qui aspireraient à devenir encore plus riches lors que ces praticiens hospitaliers n’auront pas perçu (de leurs yeux vu) cette France nécessairement des riches, mais plutôt cette France qui souffre en silence ? Avec la puissance de la sphère informative, la motivation qui sous-entend que le riche peut s’enrichir au détriment des autres apparaîtrait comme de moins en moins acceptable. Qui pourrait s’en étonner ?

Dans ce courrier, nous soutiendrons que ce mouvement risque de se fourvoyer, même si le principe d’une réaction face à des contradictions sociales ou (et) économiques et psychologiques (on oublie généralement celles-ci) apparaîtrait comme légitime, voire salutaire parfois. Car cette réaction, pulsion de vie, s’oppose à l’inhibition de l’action qui devra être reconsidérée, cela peut-être grâce au dernier ouvrage d’Alain BERTHOZ, L’inhibition créatrice, 2020, [1]. Nous soutiendrons en effet l’hypothèse que le mécontentement des soignants ayant à faire face à la « gestion » du coronavirus dénonce le manque de moyens rudimentaires et pourtant de première nécessité comme les masques ; et aspire à des rémunérations plus justes (et justifiées certainement elles aussi). Du coup serait occultée l’emprise technico-médicale qui aura modelé la culture hospitalière depuis ces quarante dernières années et qui génère des frustrations plus que du contentement, « un mal nécessaire » dirons certains.
« Nécessaire », car qui peut imaginer se priver de cette technologie qui explore (ou tente d’explorer) les moindres recoins de notre intimité biologique, mais laisse pourtant de côté notre intimité affective incarnée liée à notre histoire autobiographique ? Ce mouvement s’esquisse sans questionner la culture hospitalière que Stéphane VELUT [2] soulève d’ailleurs - en désignant dans ses critiques, trop unilatéralement à notre avis, le pôle administratif qu’il désigne par le terme générique « d’administrant ».
Ce mouvement « Bas les masques » semble détourner - en partie par « déplacement », diraient les psychologues - le mécontentement collectif et les nombreuses frustrations et désolations visuelles traumatisantes perçues par les soignants (et moins par « l’administrant ») vers la sphère politique.

La médecine devrait retrouver une part d’humanité qu’elle aurait en partie perdue du fait de cette « superstructure technico-industrielle » qui l’aura éloignée des patients et de leurs conditions de vie. Le psychiatre Federico NAVARRO, (1924-2002) disait qu’« il manquait à la médecine les 3 H, Humanité, Humilité, Humour ». Qualités qu’elle aurait perdues ? Humanité qu’elle aura alors assurément retrouvée dans la gestion de cette crise ! Envisageons tout de même que ces perceptions aient été influencées, en partie, du fait de « l’imaginaire instituant » dirait Cornélius Castoriadis, conséquence d’une croyance irrationnelle selon laquelle la technologie pourrait remplacer (ou supplanter) le génie humain et son humanité. Ce mécontentement n’est-il pas le retour du refoulé de plusieurs corporations qui découvrent la morbidité d’une frange de la population demeurée cachée par une médicalisation encore non consciente du corps médical [3] et, hors des murs de l’hôpital, d’un discours politique trop affairé à conquérir des postes ? Ce mouvement « Bas les masques » découvre « qu’il détiendrait en lui-même une part de possible liberté », comme dirait encore CASTORIADIS. Il aurait « cette potentialité de pouvoir créer des images qui ne soient pas l’expression de l’imaginaire instituant » [4]. Ces praticiens de la maladie et de la santé voudraient « se libérer » de cet imaginaire au risque de s’éloigner, pour certains, des besoins humains essentiels, à savoir vivre et travailler dignement, offrir à leurs patients en fin de vie la possibilité de mourir en dignité, sans avoir besoin de dissimuler des ambitions politiques ? Ces visées même qui nuiraient au diagnostic d’une réforme de l’hôpital dont le slogan pourrait devenir « L’hôpital à refaire » où le malade retrouverait une place centrale.
Le dernier mot sera réservé à un ancien député de La République Jean-Michel Belorgey, [5] :
« Mais que la chance soit laissée au mouvement social de s’exprimer hors des cadres institutionnels et idéologiques qui lui font violence et le « politique » n’y perdra rien, qui y puisera, en même temps qu’une plus juste évaluation de son irréductible distance à un quotidien qui le déborde et qu’il ne peut totalement absorber, les éléments du nécessaire renouveau de ses propres forces et de ses propres intuitions. »

Paulus Frédéric, CEVOI (Centre d’Etudes du Vivant de l’Océan Indien)

[1Alain Berthoz, L’inhibition créatrice, O. Jacob, Paris, 2020.

[2Stéphane Velut, L’hôpital, une nouvelle industrie, Le langage comme symptôme, Tracts Gallimard, n° 12, 2020.

[3Frédérico Navarro, Un autre regard sur la pathologie, tome 1, Ed Epi, 1985 et La somatopsychodynamique, Tome 2, 1987, Éditeur FeniXX réédition numérique

[4Cornélius Castoriadis, L’Institution imaginaire de la société, Paris, Seuil, 1975.

[5Jean-Michel Belorgey, Vous avez dit Politique ?, La Croix, 26 juin 1984.