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par le Dr Raymond Vergès

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bell hooks, figure iconique de la pensée féministe

mardi 8 mars 2022, par Reynolds Michel


Pas aussi connue qu’Angela Davis ou que Kimberlé Grenshaw [1], bell hooks – nom de plume, sans aucune majuscule, choisi en hommage à son arrière-grand-mère Bell Blair Hooks – est pourtant l’une des plus grandes figures de la pensée féministe contemporaine. Aux États-Unis, son pays natal, bells hooks est une figure féministe incontournable de l’antiracisme.


Décédée le 15 décembre 2021, elle laisse une œuvre prééminente au sein du black feminism, étudiée déjà dans de nombreuses universités américaines. Outre ses écrits, bell hooks « s’est battue pour une nouvelle forme de féminisme, qui prend en compte les différences et les inégalités parmi les femmes, pour créer un nouveau mouvement, plus inclusif », expliquait le New York Times, le mercredi 15 décembre, pour saluer sa mémoire. « Plus encore, bell hooks est une personnalité adorée à laquelle des milliers, des millions de femmes sont attachées tant la lecture de ses textes constitue pour toutes et chacune un repère dans nos cheminements intellectuels, politiques, intimes », écrit la philosophe et féministe Elsa Dorlin en hommage à cette grande théoricienne du féminisme (Libération, 21/12/2021).

Un riche parcours de formation

Gloria Jean Watkins, plus connue sous le pseudonyme de bell hook, qu’elle prendra plus tard, est née le 25 septembre 1952, à Hopkinsville dans le Kentucky, État rural pauvre et ségrégué, de parents de condition ouvrière modeste. Son père, Veodis Watkins, est concierge dans les services postaux, et sa mère, Rosa Bell Watkins, est femme au foyer, travaillant parfois comme domestique dans des familles blanches. Gloria Jan Watkins est élevée dans une fratrie largement féminine – cinq sœurs et un frère – où règne l’ordre patriarcal et une stricte discipline morale. Ses deux parents, originaires d’une zone rurale du Sud, ont grandi à l’époque de la ségrégation très stricte où Blanc-he-s et Noir-e-s vivaient dans des espaces séparés ou réservés. Fille noire, elle a connu avec ses sœurs et son frère la ségrégation et la déségrégation. C’est dire qu’elle a été très tôt confrontée à la problématique de la race dans le Sud ségrégué où elle vivait, tout en faisant l’expérience d’une certaine violence liée à la structure patriarcale de sa famille (Eva Thiébaud, In Slate, 19/12/2016).

Elle est d’abord scolarisée dans une école de campagne réservée aux enfants noirs, mais où l’équipe enseignante, dévouée à la cause noire, est très investie dans des pratiques pédagogiques. Après le déménagement de ses parents en ville et la mise en œuvre de la déségrégation, notamment sur le plan scolaire, elle fréquente le lycée de Hopkinville, où les enseignants et les élèves sont majoritairement blancs. Elle est là confrontée au racisme. Son diplôme de fin d’études en poche, elle rejoint, grâce à une bourse – elle est une élève particulièrement brillante – la prestigieuse université de Stanford en Californie pour une licence d’anglais en 1973, puis une maîtrise, toujours en anglais, à l’université de Wisconsin. A Stanford, elle est l’une des seules femmes noires d’origine populaire, de surcroît la seule d’origine rurale. Inscrite en études de genre, elle éprouve les limites de cet enseignement où on ne parle jamais de race et où les femmes noires sont absentes dans les contenus des cours. Pour réparer cet état de choses, elle se lance, bien qu’encore étudiante, dans des recherches sur l’histoire des femmes noires. Ne suis-je pas une femme ? Femmes noires et féminisme est dans les tuyaux.

L’impact du sexisme et du racisme sur les femmes noires

En 1976, elle commence à enseigner en tant que professeur d’anglais et maîtresse de conférences en études ethniques à l’université de Califormie du Sud. En 1978, elle publie son premier recueil de poésie, And there We Wept / Et là nous avons pleuré (1978), sous le pseudonyme bell hooks – qu’elle tenait à écrire entièrement en minuscules, comme pour s’effacer derrière ses textes. Sa thèse de doctorat consacrée à la grande romancière afro-américaine Toni Morrison, terminée en 1983 au département de littérature de l’université de Californie à Santa Cruz, est alors en chantier. En 1981, en pleine préparation de son doctorat, elle publie un essai remarqué, sous le titre Ain’t I a Woman ? Black Women and Feminism / Ne suis-je pas une femme ? Femmes noires et féminisme – clin d’œil à l’ancienne esclave et abolitionniste Sojourner Truth (1797-1883) et à son célèbre discours : « Ain’t I a woman / Ne suis-je pas une femme ? ». La militante féministe aborde dans ce livre le vécu des femmes noires esclaves et leur marginalisation, la dévalorisation de la féminité noire, le rôle de l’impérialisme patriarcat et la déconsidération des problématiques de race, classe et genre.

Interconnexion de l’oppression de sexe, de race et de classe

Dès ce premier essai très bien accueilli, bell hooks dénonce les politiques de domination sur tous les fronts. Dans Feminist Theory : From Margin to Center / De la marge au centre. Théorie féministe (1984), traduit en français en 2017 (Cambourakis), bell hooks insiste sur la nécessité de penser ‘l’imbrication’ des dominations, en soulignant le dilemme politique auquel les femmes noires se trouvent confrontées par la mise en concurrence des luttes féministes et antiracistes, en pointant, d’une part, le racisme des unes, et, d’autre part, le sexisme des autres. Pour la militante féministe bell hooks, les dominations subies par les noires américaines ne doivent pas être analysées séparément mais conjointement dans leur imbrication. Les différents facteurs interagissent l’un avec l’autre dans l’élaboration d’une situation spécifique de domination. Quelques années avant que l’universitaire Kimberlé Grenshaw ne théorise la notion d’intersectionnalité (1989), bell hooks envisage le problème en parlant d’interconnectivité des oppressions de sexe, de race et de classe (Estelle Ferrarese, Cahiers du Genre, 2012/1 (n° 52).

Après sa soutenance de thèse sur Toni Morisson, bell hooks est recrutée comme professeure d’études africaines et afro-américaines dans la prestigieuse université de Yale dans le Connecticut. Par la suite, comme maîtresse assistante d’études féministes et de littérature américaine à Oberlin College, et de Distinguished Lecturer of English Literature au City College of New York. En 2004, on la retrouve comme professeure émérite en résidence à la faculté de Berea dans le Kentusky, où elle participe à un groupe de discussion féministe hebdomadaire et à un séminaire, « Building Beloved Community : The Practice of Impartial Love ». Elle décède le 15 décembre dernier, à 69 ans, à son domicile de Kentucky, des suites d’une longue maladie. C’est la fin d’un parcours intellectuel exceptionnel pour une Afro-américaine venue d’une région ségrégationniste du Sud des États-Unis. Sa disparation a été saluée par les féministes du monde entier comme une grande perte. Sa contribution aux mouvements féministes est en effet immense.

En tant qu’enseignante et écrivaine, elle marque les esprits par la clarté et la profondeur de ses propos. Elle laisse une œuvre abondante et reconnue, où essais et recueils se mêlent aux autobiographies, à la poésie et aux livres pour la jeunesse. Une œuvre qui prend en compte :
– les oppressions plurielles et entrelacées ;
– la critique du racisme dans la pensée féministe dominante et celle du sexisme dans les mouvements antiracistes ;
– la question de l’éducation comme pratique de libération, à l’instar de Paulo Freire ;
– la notion de sororité, entendue comme un ‘engagement partagé (des femmes) dans la lutte’ contre la domination masculine ;
– l’“éthique de l’amour” qui doit nécessairement accompagner tout mouvement politique.

bell hooks « est et restera l’une des rares théoriciennes à demeurer au plus proche du réel : à penser la vie, la violence, la politique, le militantisme au jour le jour, se faisant tour à tour poétesse, essayiste, pédagogue, critique, conteuse pour enfants, résistante, guérisseuse, révolutionnaire », écrit Elsa Dorlin en hommage à cette icône du féminisme.

Reynolds Michel


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