Café Bourbon, café pointu et compagnie

4 octobre 2006

Pascal Boulet vient récemment de nous présenter, d’après ses dires, un grand cru réunionnais qu’il dénomme "Bourbon Pointu". Il précise : "Le Bourbon Pointu n’a pas de corps, c’est une infusion". Ces assertions vont à l’encontre de l’appréciation de Malango qui place le pointu de Bourbon (au goût vanille) avant le Blue Mountain, du moins pour les grains "Ti Cannot" labellisés par l’APN.
Ce promoteur précise que son "Bourbon Pointu" qui est mélangé avec deux autres arabicas (ce n’est donc plus un pointu) est cultivé à Madagascar.
Par honnêteté, il aurait dû présenter son produit non pas comme un cru réunionnais, mais comme un Bourbon malgache mélangé à un arabica (par exemple, le Bourbon rouge du Guatemala est connu comme un des meilleurs au monde), cette appellation usurpée de "Bourbon Pointu" risque de créer la confusion avec les planteurs locaux qui justement essayent de produire le pointu de Bourbon sans mélange.
Ce même promoteur précise à juste titre que la main d’œuvre coûte cinq euros à Madagascar, soit vingt fois moins qu’à La Réunion. Si nous voulons donc faire la plantation du pointu de Bourbon, cela ne peut s’envisager comme le souligne Marc Rivière (auteur du livre “La Réunion et le café”) que dans un cadre artisanal à usage de consommation familiale en plaçant le surplus de production dans un circuit touristique de qualité et certainement pas dans une perspective d’exportation.
Enfin, dernière erreur cultivée, c’est celle de penser qu’il n’existe pas de café endémique et indigène à La Réunion avant l’arrivée des colons. Le pointu de Bourbon n’a pas été introduit en 1715. Il existait bien avant, plus précisément en 1713, donc avant l’introduction du café d’Arabie que l’on a dénommé par la suite Bourbon, un travail a été présenté à l’Académie Royale des Sciences qui fut imprimé en 1716 sous le titre de “L’histoire du café”.

Citons quelques extraits du texte d’Antoine de Jussieu relayé par Alfred Lacroix, secrétaire perpétuel de l’Académie des Sciences :
"Depuis qu’il vous a plus de me faire remettre par M. Le Cordier, de la Compagnie des Indes, divers échantillons de drogues que les agents de cette Compagnie ont envoyé de l’Ile de Bourbon, j’ai non seulement examiné avec soin ces productions de cette colonie...".
"Je veux dire du café d’Arabie, elle a excité ma curiosité pour faire une comparaison exacte des semences de ces deux plantes" (il existe donc une espèce endémique).
"J’ai fait rôtir en même temps parties égales du café de Moka et de celui de l’Ile de Bourbon, et j’ai observé que l’odeur de celui-ci était pour le moins aussi agréable et aussi pénétrante que celle du premier. J’ai vu sortir de l’un et de l’autre de ces cafés cette différence à l’avantage du café de l’Ile Bourbon qu’il fournit une quantité plus abondante de cette huile et qu’il conserve plus longtemps ses esprits parce qu’il est d’une tissure plus ferme".
"...quelques degrés de vivacité que la boisson du café de l’Ile de Bourbon m’a semblé avoir, ce que je ne veux pas tellement affirmer que cette différence a pu quelquefois dépendre de la manière inégale dont on pourrait le rôtir et le cuire...".
"J’ai même observé que par le mélange de lait, l’infusion de cette espèce de café semble être aussi agréable que celle de café de Moka. Ces observations ne tendent point de ma part à persuader que l’usage de ce café doive abolir celui du café d’Arabie".
Conclusion : si Pascal Boulet veut faire rêver les Japonais, il peut effectivement prendre les références du lac Itassi, lac sacré des hauts plateaux malgache. Nous lui souhaitons bon vent et bon succès. Il en a le droit... et il est libre de son appellation, mais qu’il ne triche pas avec les planteurs réunionnais en précisant qu’il s’agit d’un pointu de Bourbon qui n’en est, en fait, pas un.

Christian Vittori


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