Di sak na pou di

Cessons de jouer avec la laïcité

Reynolds Michel / 20 novembre 2019

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« Ce que je vois, ce que je crains, ce n’est pas la résurgence d’un laïcisme, cette fameuse « laïcité de combat » qui n’a cessé d’exister et dont les moyens n’ont cessé de se réduire. C’est bien plutôt l’émergence d’une néo-laïcité, qui se crée et se charge de nouvelles exigences, de nouvelles obligations, fort éloignées de cet art de vivre ensemble et de ce code tout en finesse qu’était devenue ce que j’ai appelé « notre laïcité publique" », écrit l’historien et sociologue Emile Poulat, fin connaisseur de la loi 1905 (La Croix, 14/01/2004). Ça y est, avec l’adoption par le Sénat, le mardi 29 octobre 2019, d’une proposition de loi interdisant le port des signes religieux, dont le voile, aux parents accompagnant les sorties scolaires.

Vers une laïcisation de l’espace public

En effet, nous assistons avec cette proposition de loi à une véritable restriction de libertés dans l’espace public, une mise en cause du principe de liberté et d’ouverture dans la société civile. Notons qu’à ce jour la loi autorise sans ambiguïté les mères qui portent le voile à accompagner les sorties scolaires (Conseil d’Etat, décembre 2013). L’obligation de neutralité ne s’impose pas aux parents accompagnant les sorties scolaires, précise le vade-mecum sur la laïcité à l’école datant de septembre 2019. Elles ou ils peuvent s’habiller comme bon leur semble. « Les parents d’élèves peuvent, lorsqu’ils participent à l’encadrement d’une classe en sortie scolaire, porter un signe ou une tenue par lequel ils manifestent une appartenance religieuse. » (Vade-mecum, septembre 2019). C’est également la position du premier ministre, Edouard Philippe : « On peut porter un voile quand on accompagne une sortie scolaire » (Valeurs actuelles.com, 15/10/2019)
Par contre, tout en étant sur cette même ligne, mais en déclarant à plusieurs reprises que « Le voile n’est pas souhaitable dans notre société » (BFM TV, 13/10/2019), le ministre de l’Education nationale, Jean-Michel Blanquer, encourage implicitement ceux et celles qui pensent qu’il faut « laïciser » l’espace public en imposant la neutralité religieuse dans les universités, dans les lieux d’accueil de la petite enfance, aux salarié.e.s des entreprises ou dans le monde associatif. Dans l’Oise, tout récemment, des pompiers ont refusé une visite scolaire à la caserne de Creil à cause du voile de deux accompagnatrices (L’exprsss.fr avec AFP, 16/10/2019).
Le ver est dans le fruit depuis les années 2000. En 2003, François Baroin défend l’idée d’une « nouvelle laïcité » qui étend l’exigence de neutralité à l’ensemble de l’espace public, et donc aux citoyen.ne.s, et ce en rupture à la laïcité des origines, dont la loi de 1905 a fixé le cadre. Aujourd’hui, c’est Marine Le Pen qui se pose en championne de cette « nouvelle laïcité », en proposant d’étendre la loi de 2004, qui interdit le port de signes religieux ostensibles à l’école…, à tout l’espace public. Bref, une interprétation de la laïcité, en rupture avec la laïcité historique, qui tend à totalement privatiser le religieux en l’écartant de l’espace social.

Une laïcité culturelle et identitaire stigmatisante

Pour l’extrême droite et une partie de la droite, voire certaines personnes à gauche, cette nouvelle vision de la laïcité, cette néo-laïcité, est conçue pour cimenter une identité nationale pensée comme mono-culturelle. Elle se traduit conséquemment par une volonté d’invisibilité de ceux et celles dont le comportement relève d’une culture différente, d’un autre mode de vie différent. Cette laïcité culturalisée vise en premier lieu les Français.es de confession musulmane, même si, par un effet de halo, elle touche toutes les religions, comme le souligne Philippe Portier, directeur d’études à l’école pratique des hautes études et titulaire de la chaire d’histoire et de sociologie des laïcités (Cf. La Croix, 12/03/2015).
Pour une fraction importante de la classe politique française, la laïcité est devenue un moyen de stigmatiser les français.es de confession musulmane, jugeant l’islam incompatible avec les valeurs de la société française Et pour déchaîner les passions, elle agite l’épouvantail du “communautarisme”, comme si les Musulman.e.s de France formaient un bloc cimenté et homogène. Pour le sociologue et politologue Philippe Portier, « les études nous montrent bien que l’islam de France n’est pas en rupture avec la société globale et s’inscrit dans un cadre démocratique tout à fait accepté. Le problème se pose en revanche pour des « poches » de jeunes musulmans qui échappent à ce schéma » (Entretien / Place Publique, janvier-février 2016). En tout état de cause, l’agitation de la menace communautariste n’est pas le bon outil pour lutter contre ceux et celles qui veulent défier la société au nom du jihad. D’autre part, « en dénonçant le communautarisme, paradoxalement on le fait encore plus exister : cela avive un sentiment d’appartenance, alors que les musulmans de France n’ont pas forcément envie d’être enfermés dans une communauté », déplore le père Christian Delorme (La Croix, 29/10/2019).

Laïcité, mais dans la pluralité

Quoi qu’il en soit, il nous semble que le problème de fond est ailleurs. Il est, comme le souligne l’historienne Mona Ozouf dans la Composition française (Gallimard, 2009), dans « la constante difficulté de la politique française à faire place à la diversité ». Et d’évoquer dans la foulée le refus du Conseil constitutionnel, le 20 juin 1999, de ratifier la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires (1992) « au motif, si emblématique de notre culture politique, que la Charte, en conférant « des droits spécifiques à des groupes de locuteurs de langues régionales ou minoritaires, porte atteinte aux principes constitutionnels d’égalité devant la loi, et d’unicité du peuple français ». Dans tous ces débats [sur le problème des langues régionales], on a senti rôder le monstre du communautarisme, le spectre de la destruction de l’unité nationale » (p.256). A ce jour, la Charte européenne des langues régionales, signée par la France le 7 mai 1999, n’est toujours pas ratifiée. Et ce, par refus de reconnaître que la société française est plus que jamais une société multiculturelle et pluri-religieuse où coexistent plusieurs langues, plusieurs cultures et plusieurs religions. L’islam, deuxième religion de France, fait aujourd’hui partie du paysage religieux et culturel français. Une politique d’intégration digne de ce nom implique la reconnaissance du pluralisme culturel de la société française [1]. La France a besoin d’affirmer son identité, qui est faite de la riche diversité de son patrimoine linguistique, culturel et religieux.

Cessons donc de jouer avec la laïcité contre les Français et Françaises de confession musulmane pour faire le contraire de la laïcité, c’est-à-dire pour limiter les libertés (Françoise Lorcerie, Cercles des Cahiers, 7 février 2015). La laïcité est un atout dans un monde ouvert ; elle est, en France, la pierre angulaire de notre système des libertés publiques. La laïcité, c’est la liberté imposée à toutes et à tous. C’est la liberté de croire ou de ne pas croire, tout en garantissant le libre exercice des cultes, sous la réserve de l’intérêt de l’ordre public. C’est la liberté de vivre ses multiples appartenances culturelles, communautaires, religieuses et spirituelles. Bref, la laïcité nous permet de vivre ensemble avec nos différences et nos ressemblances, tout en créant le commun dont nous avons tous besoin.

Reynolds Michel

[1Cf. MICHEL Reynolds, Vivre ensemble au pluriel dans la confiance et l’équité, février 2015, presse locale