Di sak na pou di

Confinement et situations de grand danger en couple

Geneviève Payet / 23 avril 2020

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Durant cette crise sanitaire que nous traversons, le climat sociétal s’est dégradé, devenant globalement perturbé et insécurisant face au constat de l’état d’impréparation de nos instances et à la pénurie en personnel et en moyens de nos institutions. Du fait de l’incohérence des discours tenus sur les causes de la pandémie, la dangerosité du virus, la propagation de l’épidémie, les conduites à tenir pour se prémunir et accéder à des soins, se dégage une impression généralisée de cacophonie.

Clairement, on ne se sent pas protégé.

Il suffit d’être connecté ou de mettre le nez dehors pour se rendre compte que nous évoluons dans le même décor mais dans une autre réalité. C’est comme si tout à coup, sans certitude ni boussole, nous vivions dans une dystopie. Notre environnement nous apparait aussi étrange qu’étranger, à la fois tout est pareil et tout a changé : nos villes se sont brusquement vidées, tout ou presque est fermé, la circulation est réglementée, un nouveau code régit notre accès à l’autre.
Un vécu d’impuissance et de catastrophe a émergé dans les régions où le plus fort taux de mortalité a été enregistré. De plus, dans un tel contexte, impossible pour les familles traumatisées de procéder aux rites funéraires traditionnels qui font passer les morts au statut de défunt. C’est comme si ces milliers de victimes du CORONAVIRUS ont été arrachées à leurs proches et arrachées à la vie.

Clairement, on peut avoir l’impression d’avoir abandonné les victimes du CORONAVIRUS

Comment faire preuve de résilience dans cette ambiance délétère qui révèle et creuse les inégalités, sachant que les publics vulnérables sont toujours en première ligne ? Parmi ces personnes, celles qui - comme des funambules - ont l’habitude de survivre en silence dans un environnement hostile. C’est le cas des femmes victimes de violences qui en général par peur et par honte dissimulent leurs conditions de vie en couple… jusqu’au moment où elles peuvent saisir la main qui leur est tendue.
A La Réunion, les acteurs du réseau (DRDFE, Parquet, associations et forces de l’Ordre), qui depuis plusieurs années enregistrent une moyenne de 5 plaintes par jour pour violences conjugales, ont rapidement manifesté leur étonnement et leur inquiétude ayant constaté une baisse considérable des alertes ; alors qu’à l’opposé, en métropole les appels sur le 3919 enregistraient une hausse significative et conforme aux prévisions.

Serions-nous arrivés à un point de bascule ?

Effectivement, force est de constater depuis deux semaines maintenant, que les violences au sein du couple sont de nouveau signalées et que, parallèlement, le dispositif Téléphone Grave Danger est de plus en plus activé. Ce d’autant qu’avec la loi du 28 décembre 2019, il est devenu aussi possible de l’attribuer « en cas de danger grave et imminent, lorsque l’auteur de violence est en fuite ou n’a pas encore pu être interpellé ou lorsque l’interdiction judiciaire d’entrer en contact n’a pas encore été prononcée » ; la presse ayant relaté la semaine dernière, et encore ce jour : « 10 jours de cavale, 1135 messages en 7 jours et 30 mois de prison », les conditions de l’arrestation d’un homme en fuite et en situation de récidive, suite à un déclenchement salvateur d’une femme attributaire du TGD.

Ces situations nouvellement dénoncées laissent penser que toutes les adaptations apportées depuis le début du confinement à la lutte contre les violences intrafamiliales apportent la preuve de leur efficacité : appels et SMS sur le 114, mobilisation du Conseil de l’Ordre des Pharmaciens, partenariat avec des grands Centres Commerciaux de l’île où se tiennent tous les matins depuis 15 jours maintenant des permanences associatives.

Violences Faites aux Femmes : violences ‘habituelles’ ou situations de Grand Danger ?

Il convient effectivement d’apporter une nuance non-négligeable face à ce changement recherché dans la déclaration de faits de violences dans l’intimité des couples dans la mesure où, pour le moment, ces alertes semblent davantage concerner les situations qu’au niveau professionnel nous qualifions de « Grand Danger » ; le Grand Danger étant alors potentiel ou avéré.
Est-ce à dire que les violences (à tort nommées) ‘habituelles’, mais pourtant celles par lesquelles démarrent les cycles de violence, resteraient encore dans l’ombre du confinement ? Fort probablement. Car ces violences régulières, invisibles dans l’extimité du couple, non décryptées comme telles par les femmes qui les subissent au quotidien, sont en fait le plus souvent révélées auprès des profesionnel.es ou de bénévoles, par exemple lors d’une démarche administrative (logement, emploi, endettement,…), ou dans le cadre d’un accompagnement (social, éducatif, sanitaire,…).
De plus, sans l’avoir vraiment décidé mais par simple principe de réalité, il est à craindre dans les circonstances actuelles que ces femmes victimes aient transitoirement fait le ‘choix’ de répondre, en priorité et suivant leurs capacités, aux besoins des enfants et du foyer (repas, soins, école, courses, ménage,…). En somme, elles feraient comme elles font ‘habituellement’ pour se protéger de la souffrance et des blessures consécutives aux humiliations, insultes, chantages, mensonges, menaces,… elles banalisent et elles dénient ce qu’elles subissent.
En fait, sans le savoir, ces femmes victimes se défendent psychiquement pour faire face à l’inacceptable de la violence : ne plus penser à soi et être dans le faire (faire le ménage, les repas, l’école, les achats, les soins,…) pour pouvoir répondre à l’urgence de la situation et aux mesures de confinement, et parallèlement gérer l’angoisse de la contamination.

Le passage à l’acte chez des hommes violents

Les situations de Grand Danger au sein du couple sont par définition celles en lien avec le risque ou la commission d’un passage à l’acte. Donc des situations assorties de menaces crédibles, parfois avec mise en scenario morbide d’atteintes aux femmes et aussi aux enfants du couple. Ces menaces signent le plus souvent la fin d’un long processus d’attaque (déconstruction et destruction) du couple, étrangement acté par un homme qui dit refuser la séparation, qui s’agrippe à sa partenaire, se montre même souvent jaloux, autoritaire et possessif…
De nombreuses récidives émaillent de tels parcours où les faits sont au fil des années, comme on peut le constater, plus fréquents et plus dangereux.

Confinement et violences graves en couple : des risques majorés

Les mesures de confinement, prolongées et sans véritable limite, sont facilement pourvoyeuses de symptômes dépressifs et anxieux parfois associés à de véritables crises suicidaires et à des manifestations phobiques : peur des autres, peur de manquer de protections (masques et gel), peur d’être infecté par le virus (disons coronaphobie), peur de se retrouver en quatorzaine, peur de perdre son travail,… En gros, peur de l’indicible et d’un monde qui s’effondre.
De plus, ces mesures de confinement induisent : des complications relationnelles dans les familles et dans les couples fragiles, et des complications psycho-sociales en lien avec les problèmes d’insertion, de précarité et de solitude.
Dans ce réel qui ne fait pas sens pour tous, difficile pour certains car méfiants, agités, intolérants, en déficit dans l’estime de soi,… de comprendre ce qui se passe autour d’eux et donc d’accepter de nouvelles règles de vie. Parmi ces sujets en souffrance on retrouve les personnalités narcissiques, les troubles de la socialisation, les personnes dépendantes aux substances, celles qui sont carencées ou déficientes,…
C’est généralement dans ces types profils que se situent les auteurs de violence et de Grand Danger car :
• En difficulté avec les éprouvés émotionnels, par égocentrisme ils manquent d’empathie dans la relation ;
• Pris dans une tendance impulsive à l’agir, ils sont vite oppressés lorsqu’un cadre leur est imposé et entretiennent un rapport complexe avec des limites ;
• Placés dans une posture de déni par rapport aux drogues, ils prennent le risque de majorer leur consommation dans une visée pensent-ils anxiolytique ;
• Inscrits dans une immédiateté du vécu, manquant de capacités d’introspection et d’élaboration, ils évoluent à découvert, deviennent susceptibles et facilement interprétatifs.

Le dispositif Téléphone Grave Danger : une mesure de protection

On l’aura compris, la problématique du Grand Danger au sein du couple concerne bien souvent des hommes sont déjà placées sous main de justice, pour lesquels un suivi socio-judiciaire sera peut-être prononcé dans le cadre d’une liberté conditionnelle, d’une mesure de sûreté (en fonction de la dangerosité criminologique) ou d’un sursis probatoire.
Pour ces ‘mis en cause’, à la question du rapport de force avec l’autre dans le couple et celle avec les règles et les limites posées par la loi, s’ajoute désormais celle du rapport avec une société qui frustre et qui contrôle. Plus encore en posant des contraintes et des restrictions, parce que confrontée à une crise sanitaire sans précédent. Ce contexte est de nature à constituer une source supplémentaire de tension psychique, un en-trop mettant davantage à l’épreuve le rapport problématique que ces hommes violents entretiennent d’ordinaire avec le sentiment de frustration.

Eviter des drames conjugaux et des féminicides

L’introduction du critère du Grand Danger a permis au réseau d’acteurs intervenant dans la lutte contre les violences faites aux femmes de mieux repérer et évaluer les relations de couples à transactions violentes. En un mot, d’éviter que des drames conjugaux finissent par des féminicides.
Grâce à cette avancée, les situations de Grand Danger et de Très Grand Danger bénéficient désormais d’une réponse judiciaire, sociale et sanitaire, en synergie et adaptée.
Dans la situation actuelle de crise et de confinement, couplé avec l’éviction du conjoint violent et le prononcé d’ordonnances de protection, le dispositif TGD constitue une réponse de qualité pour les faits de violence en couple en récidive et d’une gravité particulière ; des faits qui ont tendance à davantage se manifester pendant cette phase critique dans un climat sociétal globalement tendu et insécure.

Saint-Paul le 22 avril 2020

Geneviève Payet
Psychologue Clinicienne et
Présidente du Réseau VIF