Di sak na pou di

« Crépuscule », de Juan Branco, met l’oligarchie à nu

Bruno Bourgeon / 14 avril 2019

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Voici un livre politique qui est en tête des ventes ou à peu près, dès sa sortie il y a quatre semaines, et dont pourtant personne — enfin, aucun « grand média » — ne parle. Il y a là un mystère. Ce livre est-il :
- Inintéressant ? Non.
- Manque-t-il d’originalité ? Point.
- Mal écrit ? On a lu pire.
- Abracadabrant, inepte, mensonger, idiot, benêt, déraisonnable, fade ? Nenni, on vous dit.
Il n’y a qu’une explication au lourd silence des politologues et éditorialistes de tout poil : le livre dérange. Il dérange leur monde, leurs liens, leurs asservissements, leurs idées, leur subordination. Crépuscule ne fait pas dans la dentelle. Dans l’élucidation du système macronien, il décrit quelques oligarques — Xavier Niel, copropriétaire du Monde et de L’Obs, Bernard Arnault, propriétaire d’Aujourd’hui-Le Parisien et des Échos, Patrick Drahi, propriétaire (jusqu’à il y a peu) de Libération, de L’Express et de BFM-RMC —, qui ont organisé l’ascension de leur marionnette, Emmanuel Macron, en usant et abusant de leurs valets médiatiques. Parler de Crépuscule dans un de ces médias serait s’exposer à une douloureuse censure interne ou à quelque vicieuse réprimande, ou encore se livrer à des contorsions hypocrites.
Le mur de silence dont le chœur des valets des puissants l’a accueilli révèle une vérité intéressante : leur silence n’a eu aucun effet sur le public, qui a reconnu un ouvrage qui mérite le détour. Les dizaines de milliers d’exemplaires vendus sont autant de soufflets au visage de l’oligarchie. Le silence des puissants accrédite donc une thèse de l’auteur, Juan Branco, selon laquelle le système macronien est à son crépuscule.
Le contenu décrit un système oligarchique comme un espace public dominé par des individus à l’immense fortune directement dépendante de l’État. Ils investissent dans les médias pour les assécher, en réduire le pouvoir et en tirer une influence qui servira leurs intérêts propres au détriment du bien commun. La suite est un décorticage précis de l’intérieur du fonctionnement de ce système.
Car Juan Branco est un transfuge. Lui-même issu de la grande bourgeoisie, il a fréquenté un des ses lieux de reproduction, l’École alsacienne. C’est dans ces écoles, telles aussi que Franklin — où Brigitte Macron a enseigné, tissant de précieuses relations avec les parents fortunés de ses élèves —, Stanislas, quelques autres, que les héritiers se transmettent le capital culturel et relationnel pour se retrouver rapidement dans les positions dominantes.
Juan Branco décrit Gabriel Attal, nommé à vingt-neuf ans secrétaire d’État chargé de la Jeunesse, « alors qu’il n’a jamais connu ni l’université ni l’école publique, auprès d’un ministre de l’Éducation chargé de les réguler ». Branco a connu aussi ce type d’accélération, se retrouvant en 2012, à vingt-trois ans, directeur de cabinet d’Aurélie Filippetti lors de la campagne de François Hollande. Un itinéraire qui lui a permis de connaître de l’intérieur nombre des acteurs du système, comme Xavier Niel, qui lui parle en 2014 d’Emmanuel Macron comme du « futur président de la République ». Trois avant son élection…
Si Branco décrit les Attal, Séjourné, Emelien, jeune garde d’Emmanuel Macron, il montre aussi que celui-ci « a été “placé” bien plus qu’il n’a été élu ». On connaît assez bien le trajet de Macron à l’ombre de ses nombreux protecteurs (Attali, Jouyet, Hermand). Mais Branco précise nombre de traits, et notamment le jeu du binôme Niel/Arnault, deux des milliardaires les plus riches de France, qui ont acquis un réseau de médias. En orchestration avec les médias détenus par leurs confrères milliardaires Drahi, Bolloré, Bouygues, Lagardère, Dassault, ils ont réussi à transformer l’ambitieux Macron en un président inattendu et mettant l’État au service de leur idéologie et de leurs intérêts.
Ce qui a joué sont les « liens d’endogamie et de népotisme profond faisant jointure entre ces quelques personnes, qui utilisèrent tous leurs moyens publics ou para-publics pour faire campagne pour M. Macron, en dehors de tous les dispositifs de régulation électorale chargés de s’assurer de l’égalité entre les candidats ». Branco détaille aussi moult histoires et arrangements par lesquels les médias servent concrètement la soupe, et conclut en ramenant ce paysage médiatique à « un putride espace où la peur et l’incertitude règnent ». On comprend qu’aucun plumitif n’ait envie de chroniquer un livre qui dévoile leurs turpitudes.
Oligarques et journalistes asservis, « ces êtres ne sont pas corrompus. Ils sont la corruption. Les mécanismes de reproduction des élites et de l’entre-soi parisien, l’aristocratisation d’une bourgeoisie sans mérite, ont fondu notre pays jusqu’à en faire un repère de mièvres et d’arrogants, de médiocres et de malfaisants ». L’auteur en appelle en définitive à une « destitution et à un bouleversement institutionnel qui nous permette enfin, par un régime parlementaire approfondi, de rendre au peuple ses propres outils ». Il voit ainsi dans les porteurs de Gilets Jaunes les « derniers défenseurs d’une République échancrée et d’une démocratie avariée ». C’est bien l’aspiration qui se joue dans le mouvement profond qui s’est ébranlé depuis quatre mois : refaire la démocratie. Crépuscule est salutaire.

Crépuscule, de Juan Branco, mars 2019, Éditions Au Diable Vauvert.

Bruno Bourgeon
Résumé d’Hervé Kempff, éditorialiste à Reporterre