Di sak na pou di

Crise sanitaire : et soudain tout a basculé

Geneviève Payet / 16 avril 2020

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C’est sans préparation aucune, sans la moindre expérience d’un phénomène d’une telle ampleur que nous sommes confrontés à cette crise sanitaire. Elle génère anxiété, incertitude, privation d’autonomie, restriction dans notre liberté de circulation... Nos émotions et notre vécu peuvent mettre à l’épreuve notre capacité de tolérance et nos résiliences personnelles.

On l’a observé lors des achats de panique à l’annonce de la mise en place du dispositif de confinement. Cette peur collective, comme un réflexe de survie, est connue au plan sociologique, on se souvient qu’avant la Révolution française, les gens avaient enterré leurs provisions…

La réalité du confinement est une contrainte qui s’impose à nous, à laquelle nous ne pouvons pas nous dérober sans prendre le risque d’être rappelé à l’ordre, sanctionné même. Imprévu et non négociable, à quelques exceptions près, le confinement est supporté différemment suivant les personnes : selon leur âge, leur état de santé, leurs moyens socio-économiques, leurs conditions d’existence et d’habitat.

Vivre confinés c’est vivre comme si le temps s’était arrêté, là où nous sommes, tout est en suspens, dans un monde irréel. Seul ou entouré, en appartement ou dans une maison, parfois aussi loin de chez soi, loin de ses proches. Cette situation impensable il y a encore un mois à peine, a tout remis en question en bouleversant l’ordre individuel des choses. Désormais le collectif et l’institutionnel prend la main sur notre devenir, notre liberté, nos impératifs, nos projets,…

De plus, dans cette ambiance tendue et incertaine nous sommes retenus à domicile, à la fois privés de ce qui fait notre environnement habituel et nos activités quotidiennes, mais aussi ‘gavés’ d’informations (vraies et fausses) sur une situation encore à ce jour hors de contrôle, que chacun commente et interprète à sa façon…

Epidémie de coronavirus : retombées au plan psychologique ?

Une épidémie mondiale est en soi un événement traumatogène. Cela nous confronte directement à la mort, ou du moins à une menace de mort, individuelle et collective à la fois. Ce genre d’événement peut générer une forte charge émotionnelle, difficile à contrôler, pouvant avoir de nombreuses répercussions sur le plan psychologique.

Passé la phase de sidération, où chacun s’est organisé comme il a pu selon ses représentations, ses moyens, ses obligations, ses peurs aussi, il a fallu se projeter dans un temps incertain (sans durée ni visibilité), angoissant (subir le pouvoir, la tyrannie, des chiffres). Ces chiffres sont perçus comme insupportables, autant par excès que par défaut : décompte incontrôlable du nombre de morts et des admissions en réanimation, évaluation de la surmortalité et, à l’opposé, à inventaire inouï mettant en relief le manque en personnel et en moyens (pas de masques, pas de tests de dépistage, pas de visières, pas de gel hydroalcoolique et, plus grave, pas de médicaments, manque de lits d’hôpitaux et de respirateurs artificiels).

A notre impuissance face à ce compteur infernal énumérant les contaminés s’est alors ajouté une colère ; colère dirigée vers nos institutions et ses représentants, rendus responsables de ne pas avoir prévu les moyens de protection, les capacités de soin, les traitements pour éviter le pire, les lieux d’accueil… y compris pour accompagner dans la dignité les milliers de morts.

Un tel climat oppressant, car sans solution sinon celle immédiate et généralisée du confinement, a mis à rude épreuve les capacités de chacun à supporter la situation ; cette aptitude résonnant différemment suivant notre seuil habituel de tolérance à la frustration, également en lien avec notre peur d’être infecté.

En vase clos, ce qui auparavant pouvait être considéré comme acceptable peut facilement devenir problématique et susceptible de faire naître des tensions, de l’irritabilité, voire (mesures de distanciation obligent) la peur des autres. Au bout d’un mois, coupé de lien familial, social et professionnel, et condamné à l’inactivité, le manque de patience peut se faire sentir, se manifester par des signes allant crescendo de l’agacement, à l’agressivité et même jusqu’à la violence.

• Pour les personnes déjà fragiles (anxiété, dépression, troubles de l’humeur, tendance à l’hypocondrie, maladie alcoolique, pathologie somatique chronique, par exemple) pour lesquelles le suivi thérapeutique est perturbé sinon rompu, les facteurs de risque sont majorés.
• Pour celles qui élaborent une interprétation irrationnelle sur l’émergence du virus (de l’ordre d’un complot international en lien avec une altération du jugement, par exemple), cela peut prendre l’aspect d’un vrai traumatisme.
• Pour celles qui ont des antécédents difficiles (de l’ordre du deuil, de la migration, du rejet,…) cela peut faire écho à des angoisses d’abandon, anciennes, insupportables.
• Pour d’autres plus influençables et démunies, évoluant dans la précarité et l’isolement, qui peuvent se sentir dépassées par la situation et obligées de composer avec un sentiment d’incompréhension, cela peut susciter des comportements inadaptés (manifestations de désespoir et de glissement (lâcher prise) ou, à l’opposé, rébellion et agirs transgressifs, par exemple).
• Pour d’autres encore, confrontées aux violences intrafamiliales, pour lesquelles les portes semblent fermées du dedans (emprise, chantage, menaces, coups) comme du dehors (perte du lien pour alerter et être secouru), ce confinement peut aboutir à une vraie situation de danger.

Des réponses ?

Pour limiter l’impact de telles retombées sur notre personne, un cap est à franchir, celui de faire le deuil de notre vie d’avant sans chercher à l’idéaliser et celui de ne pas baisser la garde tout en redoutant déjà une nouvelle vague.

Il peut être aussi conseillé pendant ce confinement de conserver malgré tout un rapport au temps et à l’activité : essayer de maintenir le rythme d’une vie normale (se lever, se doucher, se préparer, organiser ses journées), savourer le plaisir de faire ce que l’on a toujours remis à plus tard, prévoir du temps de partage mais aussi se réserver du temps pour soi, ne pas s’enfermer dans un besoin illusoire de tout savoir et savoir limiter le temps de prise d’informations !

Quoiqu’il en soit, qu’on le veuille ou pas, qu’on l’accepte ou pas, ce confinement brutal et imposé est de nature à perturber notre rapport à la pensée (préoccupations envahissantes), à l’activité physique, au sommeil, à l’alimentation, aux addictions (substances, écrans, à la violence). Pour tous, vraiment pour tous, inutile de le nier, cette situation exceptionnelle que nous subissons, a inévitablement des retentissements sur notre vie psychique et émotionnelle.

C’est pourquoi, tous les numéros verts et plateformes téléphoniques mis en place pour un soutien psychologique ponctuel ou pour un relais vers une prise en charge doivent être régulièrement rappelés, et en permanence accessibles. Tous les dispositifs d’alerte, d’aide et de solidarité doivent faire l’objet d’une solide communication dont l’action sera ensuite relayée auprès des professionnels et bénévoles.

Il y a eu un avant et on n’a aucune visibilité sur l’après, c’est en résumé la situation actuelle. Nous revient désormais la responsabilité, individuelle et collective, de re-créer un nouveau rapport au monde et aux autres !

Le 15 avril 2020

Geneviève Payet
Psychologue Clinicienne
Présidente du Réseau VIF (Violences Intra Familiales)