Derrière les façades dorées

27 juillet 2007

Il y a 27 ans, sur la côte Sud du Continent, à l’embouchure d’une rivière, un village de pêcheurs qui n’attirait guère l’attention. Sauf de quelques membres du gouvernement central qui avaient vu tout de suite le parti qu’on pouvait tirer de sa situation exceptionnelle juste à côté de la Cité géante et tentaculaire. Ils décidèrent alors d’y aménager une “zone économique spéciale”, sorte de zone franche largement ouverte au commerce extérieur, notamment à la haute technologie étrangère, où tout investisseur qui viendrait s’y installer serait exempté de taxes et d’impôts, bénéficiant ainsi d’un traitement privilégié.
Le résultat ne se fit pas attendre et dépassa de loin toutes les espérances : à des kilomètres à la ronde, la région connut un essor extraordinaire, un véritable boom économique. Le village se convertit en un immense atelier de production, tourné principalement vers l’exportation, devint dans un premier temps un inépuisable réservoir de main d’œuvre et se métamorphosa en une gigantesque métropole atteignant les 15 millions d’habitants ! La croissance, signe tangible de la nouvelle prospérité, battit tous les records, jusqu’à 28% une année ! Le long des larges avenues bondées, s’élevèrent des gratte-ciel à des hauteurs vertigineuses.
Mais derrière leurs façades rutilantes, se cache une autre réalité. Avec l’afflux massif de la population venue de l’intérieur du pays, en quête de l’Eldorado et qui se trouve en plein cœur de la jungle, la spéculation foncière et immobilière qui fait monter de 30% les prix des appartements et qui les empêche de trouver à se loger. Privée de tous les droits sociaux, elle est à la merci des employeurs et des marchands de sommeil et voit sa situation se dégrader de jour en jour. À la précarité, viennent s’ajouter la maladie et la misère, rendue encore plus pénible en raison de l’éloignement. Et pour comble, elle voit s’étaler sous ses yeux le luxe insolent des nouveaux riches : une bourgeoisie d’affaires qui profite à fond de l’argent facile, de la spéculation et de la corruption.
Voilà la société ultralibérale dans toute son horreur, mise au point à la sauce chinoise, sous l’impulsion de Deng Xiaoping à la fin du siècle dernier - qui fut aussi celui de la Longue marche quand Mao faisait rêver tout son peuple avec une société sans classes et celui de la grande Révolution culturelle destinée à faire disparaître à jamais toute discrimination entre travailleurs des villes et travailleurs de la campagne, entre travailleurs manuels et travailleurs intellectuels ! C’est en effet à Shenzhen, « la plus ancienne des villes nouvelles », dans la province de Guangdong qui longe la mer de Chine, dans le delta de la rivière des Perles, à quelques encablures seulement de Hong-Kong, que se déroule depuis une génération cette expérience insolite qui n’a rien avoir avec le communisme, et qui est grosse de conséquences non seulement pour l’avenir du peuple chinois mais pour celle de l’humanité toute entière. Entre le communisme de caserne appelé par certains le « socialisme réel » et le “capitalisme”, ou le mélange des deux, y a-t-il une autre voie possible ?

Georges Benne


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Témoignages - 82e année


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