Di sak na pou di

Des hégémonies, le microscope et Hans le Malin

Frédéric Paulus / 23 septembre 2017

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En psychologie les travaux de Jean Piaget (1896-1980) nous étaient enseignés comme véhiculant un savoir « objectif » sur le développement de l’intelligence de l’enfant parce qu’il était extrait à l’aide de méthodes d’observation de laboratoire, derrière une vitre, pour ne pas interférer avec « l’objet » étudié. Cet « objet » était un enfant, examiné particulièrement en crèche. Les enseignements issus de ces observations ne s’accordaient pas avec les déductions cliniques du père de la psychanalyse Sigmund Freud (1856- 1939), si bien que la psychologie se voyait dissociée selon deux types de savoirs et de connaissances qui ne se connectaient pas de façon cohérente. Dès lors, il fallait choisir son camp, chacun s’érigeant en savoir hégémonique excluant l’autre.

En paléoanthropologie le même type de pensée hégémonique avait cours avec l’hypothèse de « Est-Side Story ». Comment, d’un ancêtre commun, avons-nous pu aboutir aux premiers hominidés d’un côté et aux grands singes de l’autre ? Yves Coppens émit (en 1981) une hypothèse géologique et climatique pour expliquer la séparation entre la lignée humaine et celle des grands singes. Avec un fossé d’effondrement de la Rift Valley qui coupe l’Afrique du nord au sud dans sa partie équatoriale, la sécheresse s’installe et va transformer la forêt en savane. Les grands singes, habitués à une nourriture abondante et à un environnement boisé, vont se retrouver dans un milieu où il faut faire parfois plusieurs kilomètres pour trouver à manger. Pour ce faire, la bipédie est le moyen le plus pratique et rapide… De là découlent également le développement du cerveau, la denture omnivore, l’apprentissage des outils et la parole… Cette thèse s’est vue invalidée par un collègue 17 ans après. Michel Brunet affirme ainsi que les ossements de Toumaï trouvés à l’Ouest du Riff, au Tchad, appartiennent au plus ancien représentant du rameau humain.

En sciences biologiques la pensée se divise en deux directions. Il y a d’un côté l’héritage des travaux de Charles Darwin basé sur l’observation, la comparaison, le classement et l’interprétation. De l’autre, l’infiniment petit : la microbiologie moléculaire devenue possible avec la découverte du microscope qui s’imposa et avec lui une certaine façon hégémonique d’approcher le vivant. Concernant les immenses progrès accomplis, un domaine est resté en friche, celui de l’approche singulière de l’individu humain, lui justement que l’on ne peut pas diviser. J’ai eu la chance d’approcher de près Henri Laborit qui avait une conception analytique et ensembliste par niveaux d’organisation de la molécule jusqu’à l’organisme étudié dans son environnement. Cette influence m’évita de tomber dans l’approche réductrice de l’infiniment petit pour la biologie et des querelles d’écoles en psychologie.

Pour notre sujet, le microscope est venu décupler nos perceptions mais implicitement concurrencer celles visuelles affublées du qualificatif de « subjectivité », sans discerner ce que les yeux apportaient dans nos capacités de discrimination ne remplissant pas pour autant les mêmes fonctions que le microscope. Je citerai l’exemple du cheval « Hans » dit « le Malin » rapporté par Yuval Noah Harari dans Homo deus, (2015). En 1900 Hans devient célèbre dans toute l’Europe, mettant la communauté scientifique de l’époque en émoi. Ce cheval semblait pouvoir répondre à toutes sortes de questions : « En tapant du sabot, Hans était capable d’additionner, de soustraire, de multiplier et de diviser. Hans pouvait épeler, lire et résoudre des problèmes d’harmonie musicale ». Face à la controverse suscitée par la réalité de « l’intelligence » de Hans, plusieurs scientifiques étudièrent son cas.

En fait, Hans ne possédait pas de capacité particulière en calcul ou en lecture. Il interprétait des signaux corporels, mimiques et expressions du visage envoyés inconsciemment par son maître ou par les personnes qui l’interrogeaient. Lorsqu’il atteignait la bonne réponse, il la percevait dans les postures et les changements d’attitude des spectateurs.

Sommes-nous moins perspicaces visuellement que ce cheval ? Aurions-nous cette capacité de percevoir les états mentaux des personnes qui nous entourent ? Si l’on se réfère aux scientifiques qui ont découvert les « neurones miroirs » en 1995 sur les grands singes initialement et maintenant sur nous Sapiens, la réponse est oui. Nous n’en étions pas conscients. Le microscope est sans doute venu faire écran à nos capacités visuelles. Qu’en sont-elles de ces mêmes capacités chez Sapiens nos lointains ancêtres ? Dans notre hypothèse le cerveau langagier est venu détrôner le cerveau perceptif visuel en chargeant le microscope hégémonique de nous prouver les limites de nos perceptions visuelles dans le traitement inconscient de l’information.

Frédéric Paulus – Cévoi