Deux poids, deux mesures

16 juin, par Farouk Issop

Une expression qui traduit une réalité persistante, celle d’une justice à géométrie variable, d’une justice à deux vitesses, structurée par des rapports de pouvoir profondément asymétriques.

Si la Russie est exclue des compétitions internationales en raison de ses actions militaires en Ukraine, pourquoi des États comme les États-Unis, ou des entités comme Israël, ne font-ils pas l’objet de sanctions comparables ?
Quels sont les critères qui déterminent quelles actions justifient une exclusion et lesquelles n’en justifient pas ?
Les règles sont-elles les mêmes pour tous ?
On nous répète souvent qu’il ne faudrait pas mélanger politique et sport.
Pourtant, cet argument disparaît dès lors que certains États sont visés.

L’exclusion de la Russie démontre précisément que le sport n’échappe pas aux considérations politiques.
En réalité, ce n’est pas seulement le sport qui est concerné : l’économie, le monde artistique, la culture, les échanges internationaux, les sanctions, et jusqu’à l’application du droit international sont constamment traversés et influencés par des considérations financières, politiques et des rapports de force.

Pourquoi la neutralité est-elle exigée dans certains cas et mise de côté dans d’autres ?
Pourquoi ce principe est-il mobilisé selon les situations, puis abandonné lorsqu’il ne sert plus les mêmes intérêts ?
La prétendue neutralité n’apparaît que comme un principe utilisé de manière sélective, selon les circonstances et les intérêts en jeu.

Des principes dits “universels” sont régulièrement invoqués, mais leur application demeure sélective.
Ce qui suscite l’indignation dans certains contextes est accepté dans d’autres, ce qui est condamné chez les uns est justifié chez les autres.
Les concepts eux-mêmes, droits, justice, démocratie, légalité, paix, résistance, terrorisme, tendent parfois à être mobilisés de manière différenciée selon les lieux où se situent les intérêts politiques, économiques ou stratégiques.
Leur signification et utilisation varient au gré des rapports de force qui en orientent l’usage.
Face aux logiques du monde de la finance, le veau d’or, l’intérêt économique est un formidable producteur de silences.
Les grands événements sportifs mondiaux en offrent une illustration saisissante : derrière les discours sur les valeurs, le fair-play ou l’universalité du sport se déploient des intérêts économiques considérables qui priment sur toute autre considération.
Ils génèrent d’immenses profits, stimulent la consommation et alimentent une économie du spectacle dont les enjeux financiers paraissent parfois primer sur toute autre considération.
Combien de personnes possédant déjà un téléviseur parfaitement fonctionnel se verront-elles incitées à en acheter un nouveau pour suivre la Coupe du monde ?
Derrière l’engouement sportif se déploie une mécanique économique puissante, fondée sur le renouvellement permanent des biens, la création de nouveaux besoins et la transformation de l’événement sportif en opportunité commerciale mondiale.
À cela s’ajoutent les sommes colossales investies dans la publicité, le marketing et les contrats de sponsoring.
Des milliards sont mobilisés pour capter l’attention, renforcer la visibilité des marques et stimuler toujours davantage la consommation.
Cette débauche de moyens n’est pas seulement questionnable, elle est profondément indécente :

Pendant que l’industrie du spectacle sportif brasse des fortunes, engloutit des milliards dans la publicité, le sponsoring et la promotion commerciale, pendant que certains sont assis confortablement devant leur nouveau téléviseur grand écran acheté pour l’occasion, des millions d’êtres humains demeurent privés des besoins les plus élémentaires : se nourrir, avoir accès à l’eau potable, se soigner ou simplement survivre.
Le contraste est vertigineux : D’un côté, une abondance obscène consacrée au divertissement et à la consommation, de l’autre, une misère qui continue de condamner chaque jour des êtres humains, et notamment des enfants, à des souffrances et à des morts évitables.
Face à une telle réalité, cette profusion de dépenses apparaît non seulement disproportionnée, mais profondément honteuse.
Elle révèle un monde où l’on trouve sans difficulté des milliards pour vendre, promouvoir et divertir, tandis que les ressources nécessaires pour répondre aux besoins fondamentaux des plus vulnérables demeurent insuffisantes.
Ce contraste soulève une question éthique fondamentale sur les priorités de nos sociétés : Il interroge la cohérence même des systèmes normatifs contemporains : si les principes varient selon les rapports de force et les logiques d’intérêts, alors c’est leur prétention à l’universalité qui se trouve discréditée.
Les principes proclamés se réduisent alors à des énoncés vidés de leur substance et, plus encore, de leur portée humaine et de ce qui fonde notre commune humanité.

Farouk Issop

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