Devoir de mémoire

20 août 2008

On ne pourra jamais mesurer la somme de courage, de persévérance, de ténacité même, qu’il a fallu pour faire sortir l’affaire du trou où on l’avait délibérément enfoncée ! Aujourd’hui encore, un demi-siècle après, certains voudraient la présenter à la limite comme un simple ’’dérapage’’ de l’Administration. Le mérite du ’’Quotidien’’, par la voix de Patrice Boccanfuso, c’est de reprendre ces jours-ci le dossier de bout en bout. Comme ce fut l’honneur de ’’Témoignages’’ d’avoir, dès 1960, le premier et le seul, osé alerter l’opinion sur l’opération qui se préparait : faire partir, de gré ou de force, un certain nombre d’enfants, issus de familles pauvres, - ils seront 1.630 au total -, à destination de la métropole, un pays lointain et inconnu pour eux, au climat bien plus rude. Afin de repeupler des villages vidés par l’exode rural dans des départements comme la Creuse, la Lozère ou le Tarn. Solution avancée par plusieurs hommes politiques, effrayés par ce qu’ils appelaient la « démographie galopante »et pris de panique devant la colère et l’exaspération de tout un peuple déçu par les retards pris dans la mise en place de la départementalisation et qui se tournait vers le parti communiste réunionnais. Solution mise en oeuvre et planifiée par l’ancien Premier ministre et tout nouveau député, Michel Debré, jusque-là fervent nataliste. Il fut aidé dans son entreprise par la préfecture, les services de la DASS avec le concours actif des assistantes sociales, et grâce à la collaboration sinon aux encouragements de la plupart des élus de droite, des gens en place et de l’Eglise.
Quinze ans plus tard en 1975, le directeur général de la Santé, bouleversé par ce qu’il découvre au cours d’une inspection dans la Creuse, rompt le silence et dénonce ce qu’il considère comme des « déportations », relevant de nombreux cas d’inadaptation et de maltraitance ainsi que des problèmes psychiatriques... Des plaintes suivront, portées par les victimes : en janvier 2002 par Jean-Jacques Martial devant le tribunal administratif de Montpellier pour "enlèvement et séquestration de mineur, rafle et déportation", en octobre 2004 devant le tribunal administratif de Saint-Denis qui aura 13 dossiers à examiner, en juillet 2005 devant le même tribunal qui finira par désigner le préfet, agissant pour le compte du département, comme seul éventuel responsable. Alors que de toute évidence rien ne pouvait se faire sur place sans le plein accord de l’Etat.
Tous les recours, comme il fallait s’y attendre, furent rejetés, l’un après l’autre. Le dernier en date, du 11 juillet 2007, par le Conseil d’Etat qui débouta purement et simplement les Enfants de la Creuse en arguant de la prescription quadriennale. Avec, - mais était-ce vraiment nécessaire ? - la recommandation expresse du commissaire du gouvernement de ne pas juger sur le fond. Il ne reste plus alors que la Cour européenne des droits de l’homme, pour rendre enfin justice aux anciens enfants réunionnais de la Creuse en leur accordant précisément ce qui leur a été toujours refusé jusque-là : un jugement sur le fond.


Georges Benne


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Témoignages - 82e année


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