Un vestige de la société esclavagiste est en train de tomber
11 juin, parCourrier des lecteurs
13 novembre 2007

Le récent débat sur la célébration du Dipavali (le “Quotidien” du 03/11/07) m’amène à quelques réflexions :
1. Après plus de trois cents ans d’esclavagisme, d’engagisme, de colonisation, d’assimilation, dus à une vision exclusivement orientée vers les valeurs civilisatrices de l’occident, et dans le cas de l’île de La Réunion, de la France, on pose aujourd’hui la question d’un « syndrome goyave de l’Inde » (première page du même journal, même date). Il est intéressant de constater que plus l’Histoire avance, plus certaines réactions n’épousent en aucune manière ses sinuosités et ses méandres. L’Inde, au même titre que l’Afrique, la Chine, l’Europe, et les îles de l’Océan Indien constituent, de plein droit et sans aucune hiérarchie, les composantes de la dialectique de l’identité Réunionnaise. Cette identité ne peut, en aucune manière, se définir, sans les apports conjugués, vivaces et renouvelés de ces civilisations - Notre vivre-ensemble pacifique dépend étroitement de cet état de fait.
2. Distinguer “la malbarité” de “l’indianité” relève d’une incompréhension de la sphère globale de l’hindouisme. Les ancêtres, qui ont amené à La Réunion des rites et des pratiques villageoises, s’intègrent pleinement dans l’hindouisme. Il est hors de propos de créer une division factice entre ce qui se faisait avant, se fait encore aujourd’hui, et se fera sans nul doute demain. La nostalgie des origines ne peut que réunir des individus qui n’admettent pas l’évolution de toute religion, et ce faisant, de toute société. Possède-t-on aujourd’hui, comme véhicule le “carriole bourrique” d’autrefois ? Tout devrait changer, sauf les pratiques religieuses ? De plus, coexistent les pratiques, sans aucune exclusive, pour les fidèles, dans leur grande majorité.
3. Distinguer la culture indienne et la culture réunionnaise relève, pour le moins, d’une analyse hasardeuse. D’où vient la culture réunionnaise ? N’est-elle pas le produit, le résultat, non abouti, en constante évolution, d’une symbiose, d’une hybridation, entre plusieurs richesses ? A-t-elle surgi ex-nihilo, à partir de rien, sans que ce mouvement des apports ne continue de la nourrir, de lui prodiguer des ferments, de lui fournir l’expansion de ses potentialités, pour que ne se crée pas l’enfermement, la limitation, la congélation ? L’interdépendance et l’interconnexion peuvent, seules, garantir une plasticité de l’identité intraculturelle.
4. Il nous faut, de mon point de vue, développer “une éthique de la compréhension” (Edgar Morin, Pour une réforme de la pensée) et de l’intégration des différences assumées et reconnues. Des célébrations comme l’Eïd, Guan-Di, le Yom Kippour, la Salette, la semaine créole, le
20 décembre, le Dipavali, créent une rupture dans le processus colonial ethocentré de notre histoire réunionnaise et dont les conséquences sont encore actuelles. Longtemps, être français, de nationalité, fut synonyme d’une adéquation mentale complète, forcée, et encouragée par les élites, au point que l’uniformité intellectuelle, culturelle, religieuse et les photocopies mal faites s’affichaient comme le parangon de la vertu républicaine et de l’aliénation mutilante. Ne serait-il pas temps d’opérer “la décolonisation mentale” ?
5. L’échantillon réunionnais est représentatif aujourd’hui, de la confusion qui règne à l’échelle de la planète au niveau identitaire. A-t-on seulement conscience des souffrances et des efforts endurés par toutes celles et tous ceux qui nous ont précédés sur cette île, qui nous garantissent aujourd’hui un réservoir de talents, d’idées et de visions du monde non dévoilés ? Est-ce que la surconsommation, le désir de paraître, la Star Ac, (dont personne ne se soucie comme goyave, au contraire !), nos « bombes peï qui explosent à Paris » (JIR du 04/11/07), nous ont projeté dans l’amnésie, la dépersonnalisation, et l’oblitération d’un esprit critique ?
Enfin, pourquoi l’être humain serait-il toujours l’aboutissement d’une soustraction, d’une division, et non pas d’une addition, d’une multiplication ?
Frantz Faron, en 1952, dans Peau noire, masques blancs (éd. Seuil) déjà, priait : « O mon corps, fais de moi toujours un homme qui interroge ! »
Radjah Veloupoulé
Courrier des lecteurs
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