Di sak na pou di

Dorothy West, le “Kid” de la Renaissance de Harlem

Reynolds Michel / 26 avril 2021

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Parlant de ses ami-e-s écrivain-e-s et artistes afro-américain-e-s de la Renaissance de Harlem des années 1920, Dorothy West confiait au journal The Los Angeles Times en 1995 : « Nous pensions que nous allions devenir les plus grands écrivains dans le monde. Nous étions jeunes et amoureux les uns des autres. Nous avions les mêmes ambitions : écrire, peindre… Nous étions libres… et d’une innocence que personne ne peut avoir maintenant ». Dorothy West avait alors 88 ans et venait tout juste de publier son deuxième roman « The Wedding » (Le Mariage). Elle était la dernière grande figure encore en vie de ce groupe mythique de jeunes écrivain-e-s et artistes de la Renaissance de Harlem qui entendaient alors exprimer leurs moi à la peau noire sans peur ni honte aucune, comme le disait le poète Langston Hughes.

Une jeune fille de la bourgeoisie noire à Harlem

La jeune Dorothy West (1907-1998) a rejoint le cercle des écrivains et artistes de la Renaissance de Harlem en 1927 après avoir gagné un prix littéraire pour sa nouvelle, « The Typewritter » (Machine à écrire), publiée par Opportunity, la revue de la National Urban League. Elle était alors avec sa cousine, Helene Johnson (1906-1955) ‒ lauréate également d’un concours littéraire d’Opportunity pour son poème, « Fulfillment » ‒, l’une des talents littéraires de Harlem. Elle a commencé à écrire très tôt en participant au concours littéraire de Boston Post. À 14 ans, elle remporte le prix pour un court récit intitulé « Promise and Fulfillement ». Elle apportera par la suite une contribution régulière au journal. Une vocation d’écrivaine est née et qui s’affirme.

Dorothy West vient d’une famille noire très aisée de Boston. Son père est né esclave, mais affranchi à l’âge de sept ans, il s’est lancé avec succès grandissant dans le commerce des fruits et légumes. Née le 2 juin 1907, à Boston, elle est l’unique fille d’Isaac Christopher West et de Rachel Benson, mais elle a grandi dans le cadre d’une famille élargie avec des tantes et des oncles, des cousins et cousines dans une joyeuse compétition d’égaux. « Vivre parmi eux, était comme vivre à l’intérieur d’une fiction », disait-elle plus tard. Après ses études primaires et secondaires dans les meilleures écoles de sa ville natale, notamment dans la prestigieuse Boston Latin Public School, elle a poursuivi ses études supérieures à l’Université de Boston, et celles de journalisme à l’Université de Columbia, en compagnie de sa cousine, Helene Johnson, dont les talents de femme-poète étaient de plus en plus remarqués et reconnus.

A Harlem, elles sont introduites dans le salon littéraire de l’écrivain et éditeur Wallace Thurman (1902-1934) et font la connaissance des grandes figures littéraires et artistiques de ces années-là, telles que Zora Neale Hurston, Gwendolyn B. Bennett, Arna Bontemps, Countee Cullen, Langston Hugues, Claude McKay, Bruce Nugent et autres jeunes talents afro-américain-e-s de l’époque. Tout en continuant à produire de courtes nouvelles destinées à la publication, elle tient, pour un temps, un rôle dans la production originale de « Porgy and Bess » de Gershwin, opéra centré sur la vie misérable d’une communauté d’anciens esclaves.

Une ouverture à d’autres univers

En 1932, elle fait partie du voyage d’un groupe d’artistes noirs en Russie, avec notamment ses amis Langston Hughes et Countee Cullen, Ils et elles ‒ un peu plus d’une vingtaine ‒ sont invité-e-s à visiter l’Union soviétique et à participer au tournage d’un film sur « l’exploitation des Noirs en Amérique de l’esclavage à nos jours ». Le groupe est accueilli avec enthousiasme et la visite se passe bien, mais le projet du film sur le racisme qui devait s’intitulé « Black and White » est abandonné. Enchantée par le pays, Dorothy West décide néanmoins de rester une année en compagnie de son ami Hugues Langston.

Dans l’URSS de ces années 1930, où l’heure est la mise en place de l’industrialisation et de la collectivisation, la culture se met au service de l’idéologie. Pour West, c’est une ouverture sur d’autres problématiques. Toutefois, en apprenant la mort de son père, elle décide de rentrer immédiatement au pays, où la situation n’est plus celle du début des années 1920. Après le Krach boursier d’octobre 1929, le business de son père allait de plus en plus mal comme beaucoup de grandes et moyennes entreprises dans le pays. Le pays est meurtri par le chômage ‒ plus de 16 millions entre 1930 et 1933. Pour la population noire, y compris pour les écrivain-e-s et les artistes, la situation était extrêmement précaire.

C’est dans ce contexte de crise que Dorothy West revient à l’écrit en lançant avec ses économies le magazine Challenge, revue destinée à la publication des écrits des écrivains noirs confirmés, tout en donnant aux jeunes talents l’opportunité de s’exprimer. Pour les écrivains qui s’affirment sur la scène littéraire des années 1930, l’heure n’est plus à la “compromission”, mais à la critique par le biais d’une littérature plus réaliste et plus engagée. West est sensible à cette perspective, elle se sent même assez proche des écrivains engagés, mais déçue de la production des jeunes écrivain-e-s, elle met un terme à son expérience d’éditrice au bout de quatre années. La même année, toujours en 1937, elle lance avec le journaliste et l’écrivain politiquement engagé Richard Wright (1908-1960) le magazine New Challenge. Mais compte tenu des difficultés de trésorerie, la revue aura une très courte existence, un seul numéro, mais une importante contribution de Richard Wright, Blueprint for Negro Writing.

Dorothy West s’engage alors comme enquêteuse au Service des Affaires Sociales (Welfare investigator) pour le quartier de Harlem. Elle découvre la pauvreté des habitants des quartiers dévastés d’Harlem et le rôle des services sociaux. De cette plongée dans la misère, sortira quelques nouvelles publiées par le New York Daily News : « Jack in the Pot » (1940), « The Penny » (1941) et « The Roomer » (1941). Ces trois nouvelles, écrit Helène Christol « recréent un environnement sinistré dont la description s’accompagne de tous les marqueurs spécifiques de la pauvreté. Pour cette investigation quasi anthropologique de l’homme sans possession, West plante un cadre, quartier, habitations, nourriture, vêtements, boutiques, qui reflète manque et solitude » . [1] Elle dira par la suite, la couleur est importante, mais la classe l’est davantage.

Une fin de vie heureuse et gratifiante

En 1943 ou 1947, elle quitte pour de bon New York et s’installe dans sa modeste maison à Oak Bluffs sur l’île de Martha’s Vineyard dans le Massachussets et ce jusqu’à la fin de sa vie. C’est là, dans ce cadre paisible, qu’elle écrit son premier roman, « The Living Is Easy » (La vie est facile), publié en 1948. Un roman semi-autobiographique qui parle de la vie de la classe moyenne noire, mais du point de vue des marginalisés de l’intérieur conjugué avec une pointe d’ironie sur la vie de cette couche sociale supérieure noire de Boston. Bref, un roman sur la complexité de la vie de la classe moyenne noire et, il faut le signaler, bien accueilli par la critique. Tout en se mettant à l’œuvre pour un deuxième roman et en revisitant ses anciennes nouvelles et essais pour une éventuelle publication, elle écrit régulièrement pour The Vineyard Gazette.

Deux événements vont l’aider à terminer son deuxième roman en suspens : la réédition en 1982 de The Living Is Easy par une maison d’édition féministe en soulignant le rôle qu’elle a joué dans le Harlem Renaissance des années 1920-1930 et sa rencontre régulière, à partir de 1992, avec Jacqueline Kennedy Onassis, éditrice littéraire de Doubleday et résidente de Oak Bluffs. Le roman, The Wedding (Le Mariage), qu’elle dédicace à Jacqueline Kennedy Onassis, paraît en 1995, quelque temps après le décès de cette dernière, le 19 mai 1994. C’est le succès et le roman devient rapidement un best-seller. Pour Corinne Duboin, de l’Université de La Réunion, « The Wedding est un roman sur l’Amérique multiraciale, sur l’amour, la réussite, les peurs et les trahisons. West déroule l’existence d’une galerie de personnages sur six générations et nous introduit dans le quotidien de leurs vies intimes » [2]

A la parution de The Wedding en février 1995, Dorothy West avait alors 88 ans, trois ans avant son décès survenu le 16 août 1998, à l’âge de 91 ans. Elle a eu également le temps, avant de faire ses adieux, de rassembler un certain nombre de ces essais et nouvelles, allant de 1926 à 1987, dans un recueil intitulé The Richer, The Poorer. L’ouvrage a été publié quelques mois après la parution The Wedding, ainsi qu’une adaptation du roman pour la télévision par Oprah Winfrey en deux épisodes. Lors de l’anniversaire de ses 90 ans, Hilary Clinton, en présence des invités qui l’entouraient, disait de Dorothy West qu’elle était un trésor national.

Reynolds Michel

Sources :

CHRISTOL, Années trente : le regard de Dorothy West, Presses universitaires François-Rabelais, 2003.

DUBOIN Corinne, Répétitions dans The Wedding de Dorothy West,, février 1995, author’s pre-print.

YARROWAUG L Andrew, Dorothey West, a Harlem renaissance Writer, dies at 91, In New York Time, 18/08/1998.

SCUTTS Joanna, The woman who changed the game for Black writers, Time Magazine, 03/02/2016

[1CHRISTOL Hélène, Années trente : le regard de Dorothy West, Université de Provence/Presses universitaires François-Rabelais, 2003.

[2DUBOIN Corinne, Répétitions dans The Wedding de Dorothy West : échos et résonances du texte, author’s pre-print