Di sak na pou di

Echange entre un sous-marinier, (J-M. P), un psychologue, (F.P) et l’interdit de fumer

Frédéric Paulus . Jean-Marc Pelabon / 5 juillet 2018

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J-M : Ma carrière de sous-marinier m’a fait comprendre qu’il y a un domaine où le milieu médical ne se prononce pas. Il s’agit, ici, de la dépendance au tabac et à la nicotine et j’ai toujours été surpris qu’aucun scientifique n’ait fait une étude à ce sujet, en s’appuyant, par exemple, sur ce qui suit.

J’ai fumé un paquet par jour de 1983 à 1997 (des « Peters » rouges) et j’ai été sous-marinier de 1979 à 1994. Ma dépendance à la cigarette a durée pendant toute ma période de sous-marinier.
Il faut savoir, qu’à bord des sous-marins, il est interdit de fumer, pour des raisons de sécurité. Les 200 tonnes de batteries à bord des sous-marins classiques dégageaient beaucoup d’hydrogène, même si une ventilation permanente et soutenue était prévue pour éviter des poches d’hydrogène (gaz explosif au contact d’une flamme et même auto explosif en cas de concentration plus forte), une défaillance dans le circuit de ventilation était toujours possible et donc toute flamme était rigoureusement interdite, sans parler aussi des raisons bien compréhensibles de confort de vie à bord.

Parmi l’équipage nous étions au moins 50 % de fumeurs, et bien sur dès que nous plongions, quelques fois pour un mois, voir plus, nous ne consommions plus aucune cigarette du fait de cette interdiction de fumer à bord et de l’impossibilité d’être à l’air libre, et paradoxalement nous n’avions aucun manque, comme si nous n’avions jamais fumé.
Dès que nous savions que nous allions faire surface, (quelques heures avant la plupart du temps), l’état de manque se faisait ressentir et cela même après plusieurs semaines sans cigarette, et dès que le panneau s’ouvrait, nous montions en passerelle (pas plus de 2 personnes à la fois) pour s’en griller une, qui en plus, était du coup particulièrement désagréable, à la limite de nous rendre malade, puis une seconde cigarette et c’était reparti…
J’en ai donc toujours déduit qu’il n’y a pas de manque « physique » ni d’accoutumance à la nicotine, mais que c’est uniquement le cerveau qui crée cet état de manque…
Comme je le disais au début, je me suis toujours étonné que jamais le milieu médical ne se soit servi du personnel sous-marinier pour comprendre pourquoi il était aussi facile pour nous de nous passer de cigarette en plongée (pas de manque, pas de signes d’irritabilité, etc.), et de se retrouver en manque dès que nous avions la possibilité de refumer et cela même après plusieurs semaines sans tabac et sans qu’aucun substitut ne soit pris (patch, cigarette électronique, etc.), qui n’existaient pas à l’époque.

J’ai ensuite quitté la marine en 94, et après de multiples tentatives infructueuses durant toute ma période de fumeur et pendant toutes ces années, (y compris en rentrant de mer pour essayer de mettre à profit cette période sans cigarette), le samedi 18 janvier 1997, il me restait 1 cigarette dans le paquet, j’ai dit une fois de plus que c’était la dernière mais là je m’y suis tenu.
J’ai été, j’avoue, exécrable pendant 3 mois mais n’ai jamais retouché une cigarette et sais que je n’en retoucherai jamais. En parallèle, j’ai toujours fait beaucoup de sport, même lorsque je fumais sauf bien sur pendant les périodes de navigation ou là ce n’était pas possible (j’en fais un peu moins maintenant mais encore quand même). Voila pour la petite histoire. Tout reste à découvrir dans notre manière de fonctionner et d’être ce que l’on est.
F.P : Je ne m’aventurerai pas cher ami Jean-Marc à interpréter les raisons de ces changements de ton cerveau qui est incarné dans un corps qui a son histoire singulière. En l’absence d’un savoir absolument fondé scientifiquement, (voir les travaux en cours de Thomas Lecuit, Collège de France 2018 sur les « Dynamiques du vivant »), je ne formulerai que des hypothèses et même si elles sont erronées, elles peuvent implicitement ou explicitement induire des associations de perceptions qui devraient dialoguer avec ton moi profond et, qui sait, avec tes rêves ?
Notre identité complexe (le moi), n’est pas stabilisée une fois pour toute, elle est sujette à d’incessantes fluctuations génétiques et culturelles du fait de notre plasticité (notre malléabilité organique !). Et notre psychologie qui est elle aussi constituée à partir de ces deux faces, se libère d’emprises qui l’aura façonnée, influencée… en fonction de circonstances et d’images (parentales et autres) importantes lorsque nous avons été, bébé, enfant, adolescent et jeune homme. Ceci étant, la première question que je te pose est : Que peux-tu me dire de tes motivations d’engagement dans la Marine Nationale ?
Autres questions très intimes : Te souviens-tu de ta psychologie avant ton engagement militaire ?
Et lorsque tu as pu te libérer de la cigarette, qu’est qui avait changé psychologiquement à ton niveau ? Ma question, est sous-tendue par la notion de confiance en toi ? Et peut-être la notion d’individuation qui serait à l’œuvre naturellement pour nous aider à devenir Soi, avec un S majuscule pour le différencier du moi initial.

Ce contact grâce à des circonstances « médiatiques » nous aura permis d’aborder une question qui mérite toute notre attention. Peux-ton se libérer spontanément de la cigarette ? Nous devrons poursuivre cet échange et tenter de décrire une réalité cachée.

Jean-Marc Pelabon et Frédéric Paulus