Vigilance vagues-submersion : un avertissement pour l’avenir de La Réunion
22 juin, parProtéger la population au lieu d’investir sur le littoral ou en mer
22 juin, par

Avant d’analyser le récent vote au Sénat, un retour en arrière s’impose. Derrière cette proposition de loi, ses articles et ses commissions administratives, il y a des trajectoires brisées. Il y a nos vies.
Je m’appelle Jean-Charles Pitou. Je fais partie de ceux qu’on appelle les « Enfants de la Creuse », et je préside aujourd’hui l’association Génération Brisée.
Mon parcours a commencé par le placement, dès l’enfance. D’abord au foyer de Bellepierre à Saint — Denis, alors que j’avais neuf ans, puis à Hell-Bourg. En 1965, on m’a fait monter dans un avion pour l’Hexagone. Destination Quézac, dans le Cantal, au sein d’une maison d’enfants. Nous étions une cinquantaine de petits Réunionnais, catapultés dans le froid, arrachés à notre île, à nos familles et à tout ce qui faisait notre monde.
Pendant des vacances, nous étions parfois envoyés chez des paysans. Beaucoup d’entre nous ont été mis au travail très jeunes, dès quatorze ans. Les services sociaux ne venaient guère prendre de nos nouvelles ; le suivi était inexistant. À l’époque, la majorité était fixée à vingt et un ans. Jusqu’à cet âge, nous dépendions entièrement du bon vouloir des adultes. Dans les faits, nous étions surtout livrés à nous — mêmes.
Pendant des décennies, j’ai ignoré que mon drame personnel s’inscrivait dans une histoire collective.
C’est en 2002, en écoutant le témoignage de Jean-Jacques Martial, que le voile s’est levé. J’ai compris que nous étions des centaines à avoir été déracinés dans le cadre d’une politique d’État planifiée.
Pour rompre le silence et créer un pont entre La Réunion et l’Hexagone, nous avons fondé l’association Génération Brisée avec des camarades de Quézac et de la Creuse. Notre but : retrouver les familles, faire reconnaître notre histoire et porter la mémoire de ceux qui sont partis trop tôt. En 2005, aux côtés de Maître Damayantee Goburdhun, nous avons déposé dix dossiers au tribunal administratif de Bordeaux. Ils ont été rejetés. Nous n’étions que deux à faire le déplacement à l’époque, mais il fallait bien poser une première pierre.
Certes, en 2014, l’Assemblée nationale a reconnu la responsabilité morale de l’État. C’était un pas important, mais loin d’être suffisant. Aujourd’hui, face au texte voté par le Sénat, le compte n’y est toujours pas. On nous parle d’avancée, mais une avancée n’est pas une réparation. Elle ne garantit ni la justesse des mots, ni l’écoute réelle des victimes, ni la pleine vérité historique. Ce projet de loi reste cruellement incomplet.
Je regrette profondément la méthode employée. L’association Génération Brisée n’a jamais été formellement consultée ni convoquée. On légifère sur notre histoire, on rédige des textes et on vote sans convier autour de la table les structures qui portent cette mémoire depuis des décennies. C’est un manque de respect difficile à encaisser.
Depuis des années, nous accompagnons des camarades, recueillons des souffrances et écoutons des vies suspendues. Certains sont morts sans reconnaissance ; d’autres n’ont jamais revu leurs proches, et leurs descendants cherchent encore leurs racines. Quand une loi émerge, notre parole doit être entendue en amont, pas pour la forme, une fois que tout est déjà acté.
Le texte évoque une « allocation forfaitaire ». Mais sur quels critères et pour qui ? Comment peut-on prétendre réparer des existences brisées par une simple formule administrative ? L’aspect financier importe, car la précarité et l’isolement ont été le lot de beaucoup, mais notre dignité ne s’achète pas.
Il y a ensuite la question cruciale et douloureuse des mots. Je récuse formellement le terme de « transplantation » retenu par le législateur. On transplante une plante, pas un enfant. Nous n’avons pas été transplantés : nous avons été arrachés à notre langue, notre culture et notre terre. Pour nommer la réalité de ce que nous avons vécu, je préfère, et de loin, le terme de DÉPORTATION. Je sais que ce mot de déportation dérange les institutions, mais la violence de ce que l’on nous a fait subir dérange tout autant.
On ne répare pas une injustice en édulcorant le vocabulaire pour ménager les consciences coloniales ou administratives. Employer « transplantation », c’est atténuer la vérité. Nous exigeons que l’État utilise le mot juste : nous avons été déportés.
Ce projet de loi occulte également le contexte politique de l’époque. Il omet de rappeler que cette opération visait à réguler la démographie réunionnaise en éloignant les enfants des familles les plus pauvres, plutôt que de leur donner les moyens de vivre dignement sur leur île. Notre histoire ne commence pas dans les foyers de la Creuse ou du Cantal, elle s’enracine dans la manière dont l’État a traité le peuple réunionnais. On évoque parfois le Bumidom, qui a généré sa part de souffrance, mais nous, nous étions des enfants. Nous n’avons rien choisi, rien signé. On a décidé pour nous.
Face à cela, les questions demeurent : qui a orchestré ces départs ? Qui savait et qui a fermé les yeux ?
Pourquoi est-il encore si difficile d’obtenir des réponses claires aujourd’hui ?
C’est pourquoi je soutiens sans réserve la tribune de Marie-Thérèse Gasp. Elle a raison de lier notre drame au débat actuel qui secoue La Réunion autour du « privilège zorèy ». Bien que certains refusent de voir la corrélation, elle est évidente.
Depuis plusieurs semaines, l’île s’interroge sur la place des Réunionnais dans leur propre pays, qu’il s’agisse de représentativité, d’appropriation culturelle ou d’accès aux postes de responsabilité. Loin de moi l’idée de sombrer dans l’invective ou de culpabiliser l’ensemble des personnes originaires de l’Hexagone.
Mais je comprends l’intensité de ce débat. Quand un peuple a vu ses enfants déportés et que, des décennies plus tard, ses citoyens doivent encore lutter pour être entendus chez eux, on ne peut pas feindre de croire que ces colères n’ont aucun lien.
En tant qu’Enfants de la Creuse, nous savons ce que signifie perdre sa place et être réduits à des numéros de dossiers. Dans l’Hexagone, beaucoup ont affronté le racisme et l’isolement. Et le paradoxe est qu’à notre retour à La Réunion, on nous regarde parfois comme des étrangers.
Cette année, alors que je venais présenter mon livre et me recueillir sur les tombes des miens, on m’a lancé : « Tu as beau parler créole, tu ne seras jamais d’ici. » Cette réflexion est d’une violence inouïe. Elle résume toute la tragédie du déracinement : l’Hexagone vous fait sentir que vous n’êtes pas chez vous, et votre terre natale vous reproche d’être parti.
Pourtant, mon attachement à La Réunion, à sa langue et à son peuple reste intact. Mais aimer son île implique de refuser le silence. Je constate que la gestion de cette loi reproduit les mêmes travers : on parle à notre place, on choisit les mots et les interlocuteurs jugés « légitimes », en écartant les voix qui bousculent.
Je demande solennellement à ce que les associations concernées, dont Génération Brisée, soient pleinement intégrées aux travaux futurs. La prochaine commission ne doit pas être un cénacle fermé où quelques experts s’expriment au nom de tous. Il faut entendre les victimes, les familles et cette descendance en quête d’identité.
Enfin, il est temps que notre exigence sémantique soit entendue. Le terme de déportation doit être admis. Non pour provoquer, mais pour désigner enfin le crime commis. Ce texte peut constituer un point de départ, mais il ne saurait clore le sujet. Tant que l’État refusera de dire clairement que nous avons été déportés de La Réunion, la réparation restera illusoire.
Jean-Charles Pitou
Réunionnais de la Creuse, président de l’association Génération Brisée, auteur
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