Di sak na pou di

« Et si le vivant était anarchique » : La génétique est-elle une gigantesque arnaque ? se demande J-J Kupiec

Témoignages.re / 19 mars 2020

Le gène déterminerait-il l’essentiel des caractéristiques physiques et psychiques de l’individu ? C’est en tout cas ce que proclame la génétique dans sa « partition » dominante depuis des décennies. Jean-Jacques Kupiec (1) remet en cause cette affirmation en démontrant le rôle central du hasard face au déterminisme génétique tel qu’il imprègne nos esprits, pour qu’enfin soit reconnue « la part anarchique du vivant ». Il affirme depuis vingt ans que « la variabilité aléatoire est la propriété première du vivant, son moteur. On retrouve du désordre à tous les étages ». Il renverse des certitudes bien établies.

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Pour Jean-Jacques Kupiec en effet, « une révolution est nécessaire dans les sciences du vivant. La génétique – fondamentalement déterministe – ne tient pas la route face à la somme des données expérimentales démontrant que le hasard est omniprésent dans le vivant, y compris dans le fonctionnement des « gènes ». La génétique, que ce soit dans sa version forte (un gène détermine un caractère d’un être vivant) ou dans sa version adoucie appelée « épigénétique » (le déterminisme du gène est tempéré par d’autres facteurs, dont l’environnement, le mode de vie, etc.), est ainsi ébranlée dans son fondement : « Le désordre règne là où était censé œuvrer un programme. Mais plutôt que d’abandonner cette théorie erronée, les biologistes pratiquent un double discours : osciller en permanence entre les deux versions de la génétique (forte et adoucie), avec pour effet de la transformer en une idéologie infaillible. »

Selon Kupiec, et en prenant ‘’anarchique’’ dans le sens de ‘’sans chef’’, « pour sortir de cette impasse, il est temps d’accepter la part anarchique du vivant, c’est-à-dire la variation aléatoire qui en est la propriété première, et d’en tirer les conséquences. Il n’existe aucun ordre biologique intrinsèque qui déterminerait la vie. Les êtres vivants ne sont pas des sociétés centralisées de cellules obéissant aux ordres du génome ou de l’environnement, mais des communautés de cellules anarchistes, libres et actrices de leur destin, grâce au hasard qu’elles utilisent à leur profit ».

Rappelons que ce docteur en biologie a créé et encadré pendant quinze ans le séminaire d’Histoire et Philosophie de la biologie au Centre Cavaillès (ENS – Paris). Il est l’auteur d’une théorie, régulièrement confirmée par d’autres équipes de chercheurs, qui conduit à des expériences démontrant le rôle crucial joué par le hasard dans le développement embryonnaire sur des modèles animaux.
Jean-Jacques Kupiec et ces chercheurs, de plus en plus nombreux, qui adhèrent à ses vues, ont peut-être raison dans les domaines qui leur sont accessibles avec leurs outils d’exploration du vivant, sans qu’ils aient accès aux dimensions qui échappent aux sciences de laboratoire telles qu’elles sont toujours pratiquées de nos jours, excluant la singularité (et clinique) du sujet humain. Parmi ces dimensions, l’une d’elles est pour l’instant inaccessible de façon pertinente pour l’humain en laboratoire, (voir les travaux d’Isabelle Arnulf), nous l’avons nommée malencontreusement « rêves ». Nous pensons que cette dimension expressive, par le vecteur d’images mentales produites par le cerveau, révèle la singularité de la personne. Pour déceler le sens de ces images, il devrait être logique de connaître l’histoire de l’organisme qui les produit comme autant d’informations, par le biais des « rêves » ou des « cauchemars », d’une part. Et d’autre part d’admettre le postulat selon lequel cette réalité « onirique » devrait être difficilement envisageable, étudiable, en dehors d’une codification génétique impliquant génome, épigénome et stimuli en provenance de l’environnement. Les rêves seraient pour nous des informations biologiques qui prennent la forme d’images instinctives préverbales et émergentes, selon une logique darwinienne impliquant la personnalité bio-culturelle de la personne dans sa dimension la plus intime. Nous devrions tenir également compte du débat qui occupe les embryologistes, pour la part des gènes impliquée dans la sphère onirique ; et sa dimension épigénétique et historique dans sa dimension ontogénétique. Notre lecture de clinicien nous aura progressivement amené à tenir compte de l’intelligence des « rêves » (2) comme préparant par anticipation à la prise de décision consciente, en d’autres termes le « rêve » aurait une fonction anticipatrice guidant le libre arbitre conscient. Voir sur le web : « Paulus – L’intelligence de l’inconscient, qu’en pensent les psychanalystes ? » et le lien ci-dessous (2).

Le processus d’individuation

C’est ainsi qu’à la lecture des rêves initiée par le psychologue Carl Gustav Jung, nous pensons percevoir des fonctions régulatrices du vivant qui le compenseraient ou le transformeraient dans sa dimension ontologique à des fins de régulations génétiquement structurelles, sans doute, homéostatiques, c’est sûr. Cette interprétation nécessite de réintroduire les notions de « préformation et d’épigénèse » renouvelées, (3), qui seraient assumées par certains gènes contraints ou inhibés lors de l’ontogénèse ne correspondant pas à leur configuration initiale. Sur le plan psychologique « ces contraintes » se soldent par des complexes ou des névroses, voire des psychoses. Sur le plan organique, dans leurs conséquences plastiques « a-physiologiques », voire même lors de l’embryogénèse, ces contraintes réduiraient la fonctionnalité physiologique de certain(s) organe(s) épigénétiquement contrarié(s) ou inhibé(s) par rapport à la codification préformiste des gênes architectes potentiellement présente dans l’ADN, originellement donc. Cette « a-physiologie » se verrait progressivement désinhibée ou « réinitialisée », un peu comme un ordinateur récupère ses fonctions premières, la comparaison avec l’ordinateur s’arrêtant là ! Cette « réinitialisation », sur le plan psychologique comme sur le plan organique, prendrait le terme de « processus d’individuation » cher à C G Jung. Toutes les informations pour construire un corps sont-elles contenues dans des séquences d’ADN ? Et les informations contenues dans le génome sont-elles exhaustives de façon déterministe ? Ou l’information résulte-t-elle du processus d’interaction développemental auquel de nombreux autres des facteurs non programmés génétiquement participent, notamment l’emprise et l’inhibition pathogène de la mémoire ontogénétique ? Dans ce sens, la biologie nous rendrait libres !
Pour étayer ce raisonnement il nous faudrait pénétrer dans la logique intelligente de Kupiec et lui suggérer de tenir compte de l’apport de Jung qui aura toujours considéré le vivant, de la cellule jusqu’au psychisme, de façon unitaire (moniste) ; où généralement les généticiens ou les embryologistes n’osent s’aventurer, encore moins concernant les conditions sociales, économiques et affectives ô combien déterministes. Les différents savoirs sur le vivant étant disjoints et reléguant les sciences humaines dans la sphère subjective, les généticiens se retrouvent confrontés à des contradictions que Kupiec énumère de façon convaincante sans appréhender le vivant singulièrement comme le font les praticiens de la psychologique analytique et clinique des profondeurs.
Il ne restera plus qu’à tenir compte des déterminismes économiques et socioculturels.

Réf :
- Jean-Jacques Kupiec, Et si le vivant était anarchique, La génétique est-elle une gigantesque arnaque ?, Les liens qui libèrent, 2019.
- « L’intelligence des rêves » ou la face visible d’une plus vaste intelligence biologique sélectionnée par l’évolution. Voir Frédéric Paulus, le 26/02/20 : Instinct imageant et comportemental des « rêves » : https://www.temoignages.re/chroniques/di-sak-na-pou-di/instinct-imageant-et-comportemental-des-reves, 97234
- Pour une lecture des notions de « préformation et d’épigénèse » renouvelées, nous prenons appui sur les travaux de l’épistémologue Gyslain Bolduc, avec sa thèse (en PDF sur le web) : « Préformation et épigénèse en développement », Université de Montréal, 2017.

Frédéric Paulus, CEVOI (Centre d’Études du Vivant de l’Océan Indien)