Di sak na pou di

Fichons-nous les uns contre les autres : c’est entièrement gratuit… Mais ça peut coûter très cher

Jean / 13 avril 2018

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Je sais, je sais bien que je suis un vieux con. Je sais.

Je sais que — vainement — je ne cesse de dire à ceux que j’aime, à mes amis, à mes camarades que les régimes autoritaires ont rêvé de disposer d’une appli de type Facebook. .

Je sais les dégâts, les crimes des nazis réalisés grâce à de banales fiches de carton perforées.

Mais, à l’époque, il leur fallait aller sur le terrain pour récupérer des données sur vous.

Aujourd’hui, c’est nous qui, désinvoltes, alimentons la base de données d’insatiables « Big Brother » de type Facebook.

Aujourd’hui, les médias nous confirment que l’infinie “purge” parfaitement ciblée à laquelle se livre Erdoğan depuis juillet 2016 s’est faite grâce aux réseaux sociaux de type Facebook.

Nous nous y livrons de nous-mêmes, pieds, poings, cœur, sexe, rêves et cerveau liés, aux aspirants dictateurs qui rêvent d’instaurer ce qu’on nomme aujourd’hui des “démocratures”.

Russie, Turquie, Algérie, pour ne citer que ces 3 “démocraties” ont franchi le pas. Leurs analystes affinent, chaque jour un peu plus, les mailles d’invisibles filets où nous adorons nous laisser prendre.

Nul besoin pour eux de sondages : nous leur disons, à chaque minute, comment il faut nous manipuler, sur quel ressort intime, quelle émotion, appuyer pour que nous fassions exactement ce qu’ils attendent de nous.

Et il est vain de nous indigner de la montée des extrêmes droites en Europe, en Hongrie notamment, car si, face à un sondeur, nous n’osons dire notre attrait pour l’intolérance, l’autoritarisme, la peine de mort, la violence, par contre, sur les forums par contre, dans un supposé anonymat — qui n’existe pas — alors là, on se lâche et c’est effrayant de voir jusqu’où les humains peuvent accepter de s’avilir.

Jean


La plus étrange des créatures

Comme le scorpion, mon frère,
Tu es comme le scorpion
Dans une nuit d’épouvante.
Comme le moineau, mon frère,
Tu es comme le moineau,
Dans ses menues inquiétudes.
Comme la moule, mon frère,
Tu es comme la moule
Enfermée et tranquille.
Tu es terrifiant, mon frère,
Comme la bouche d’un volcan éteint.
Et tu n’es pas, hélas,
Tu n’es pas cinq,
Tu es des millions.
Tu es comme le mouton, mon frère,
Quand le bourreau habillé de ta peau
Quand l’équarisseur lève son bâton
Tu te hâtes de rentrer dans le troupeau
Et tu vas à l’abattoir en courant, presque fier.
Tu es la plus étrange des créatures, en somme,
Plus drôle que le poisson
Qui vit dans la mer sans savoir la mer.
Et s’il y a tant de misère sur terre
C’est grâce à toi, mon frère,
Si nous sommes affamés, épuisés,
Si nous sommes écorchés jusqu’au sang,
Pressés comme la grappe pour donner notre vin,
Irai-je jusqu’à dire que c’est de ta faute, non,
Mais tu y es pour beaucoup, mon frère.

Nâzim Hikmet (1901-1963)

Poète turc, longtemps exilé à l’étranger pour avoir été membre du parti communiste de Turquie.