Di sak na pou di

Gilets jaunes à la Ravine des Cabris : « Que cette parole soit entendue »

Gustave Martel / 19 novembre 2018

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Maloyas et éclats de rire, tels étaient les premiers signes annonciateurs qu’un rond point était occupé dans les rues de la Ravine des Cabris et de la Ligne des Bambous, à la périphérie de Saint-Pierre hier après-midi.
On est loin de l’image du « jaune » le couteau entre les dents, la pancarte anti-Macron à la main et l’Internationale à la bouche que l’on véhicule depuis quelques semaines.
L’ambiance est globalement bon enfant ; on rit, on chante et on discute. La sono, que règle un habitant du quartier – en gilet jaune naturellement –, hurle la musique que l’on entend habituellement lors des pic-niques dominicaux. Point de chants révolutionnaires donc. Seul ombre au tableau, quelques poubelles brûlent, renversées et vidées au beau milieu de la route et qui pourraient effrayer le passant.

Les personnes que l’on croise dans ces rond points sont jeunes et essentiellement des hommes ; les gramounes préfèrent regarder de loin d’un œil méfiant. Cependant, ce qui frappe, outre l’ambiance amicale, c’est la présence d’enfants que tiennent par la main quelques jeunes mères du quartier. On y amène des tabourets et chaises de pic-nique pour passer le temps. Chacun attend, assit et discutant, qu’un automobiliste approche afin de pouvoir lui signaler que le passage est bloqué et qu’il lui faudra rebrousser chemin. Les personnes présentes attendent qu’il se passe quelque chose, on espère du spectacle, mais dans ces zones tranquilles, la déception est de mise : il n’y aura pas d’émeutes aujourd’hui.
De plus, les voitures sont peu nombreuses, l’avertissement a été entendu et les personnes qui ne travaillaient pas n’ont pas osé affronter l’incertitude du mouvement. Les rares que l’on voit circuler sont souvent agrémentées de gilets jaunes sur le tableau de bord et l’on s’arrête régulièrement pour saluer telle ou telle connaissance.

À cette description idyllique, on pourra objecter que la situation dans les périphéries, et a fortiori à La Réunion, est extrêmement différente de celle observée en métropole ou dans les centres urbains que sont Saint-Pierre ou Saint-Denis. Et l’on aurait raison. Plus qu’une revendication politique, c’est une réappropriation de l’espace public qui s’est fait jour à la Ravine des Cabris et à la Ligne des Bambous.
Ainsi, le centre « névralgique » du rassemblement était tout à la fois un centre stratégique au sens du système routier, mais était surtout un centre urbain et social. Les habitants d’un même quartiers se sont ainsi retrouvés, tous reconnaissables par ce jaune caractéristique, en ayant l’impression d’appartenir à une même communauté. Et cette communauté s’est approprié un espace duquel elle avait été exclue : la rue. Les personnes logeant dans les HLM de la SIDR de la Ravine des Cabris se sont ainsi réunies entre l’église et la mairie, rendant des espaces habituellement noircies de voiture plus vivants et plus humains.

C’est en quelque sorte au retour du forum et de l’agora que nous avons assisté : des voisins, des citoyens qui se rencontrent dans un espace public pour échanger sur une base tout à la fois politique et pratique. En effet, la hausse du prix du carburant a été un élément rassembleur bien plus important que la réforme du lycée ou la hausse de la CSG. En outre, il s’agit d’un mouvement sans meneurs ni organisations, ce qui a pu favoriser cette appropriation de l’espace public par l’individu lambda (ni politisé, ni syndicaliste).

Ne serait-il pas pertinent, dès lors, de ne pas considérer le mouvement des gilets jaunes comme une contestation politicienne au sens d’une opposition à un gouvernement et à une idéologie, mais plutôt comme une revendication positive d’une appropriation, d’une revendication. Car derrière l’opposition frontale à une hausse de taxes relatives au carburant – dont certains économistes considèrent qu’elle a un impact limité sur l’augmentation des prix –, c’est une volonté plus générale qui s’exprime. Elle pourrait s’articuler en deux temps : d’abord un « non » contre les politiques libérales menées par des personnes perçues comme déconnectée de la vie réelle ; ensuite un « oui » à une participation politique considérée dans son sens le plus noble avec l’idée de favoriser la justice social.
Il faut maintenant espérer que cette parole soit entendue à toutes les échelles.

Gustave Martel