Di sak na pou di

Grand remplacement ou moindre coût ?

Charles Durand / 4 juillet 2018

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Avec la betteraves et l’ouverture à la concurrence internationale, la France a-t-elle encore besoin du sucre de La Réunion ?

 
Philippe Cadet voudrait nous convaincre que La Réunion est en train de subir le "grand remplacement" des Créoles par les Zoreys. Ainsi, la France aurait formulé en secret ce funeste dessein pour notre île. Je crains que Philippe Cadet ne soit atteint d’un syndrome qui concerne tous les îliens, dont nous faisons partie. Le syndrome du nombrilisme qui conduit toute personne vivant dans une île de façon permanente à avoir une forte conscience identitaire, à s’enfermer dans une vision du monde très centrée sur l’île et de grosses difficultés à prendre du recul par rapport aux événements. Ce nombrilisme a des côtés positifs car il permet à la plupart des îliens de se sentir concernés par le sort de leur île et de conforter ainsi une forte conscience collective et identitaire. Mais il nous faire perdre de vue le fait que nous ne sommes qu’un confetti de l’empire colonial français.

Une mise ne perspective historique s’impose avant de conclure trop rapidement à une hypothétique intention de grand remplacement.
Jusqu’à la fin du 19è siècle, on peut affirmer que la France avait des gros intérêts économiques à La Réunion : le café puis le sucre, produits dans le cadre de la société de plantation, étaient stratégiques pour l’économie nationale. La France avait alors un dessein clair pour notre île : l’exploiter au mieux de ses intérêts nationaux. Mais avec l’avènement de la production de sucre de betterave, l’intérêt de la France pour La Réunion s’est largement marginalisé.

Bien sûr on a continué à produire du sucre et des plantes à parfum à La Réunion, mais la vaste étendue de l’empire colonial jusqu’à la fin des années cinquante où on trouvait de quoi exploiter de multiples richesses, a ramené notre île à une petite colonie de peu d’intérêt pour la France. Certes les habitants, à l’image de leurs compatriotes antillais et guyanais, ont manifesté leur attachement à la "mère-patrie". La France a été très sensible à l’hommage ainsi fait à la mission civilisatrice qu’elle s’était donnée pour ses colonies. Mais à part cet aspect flatteur pour le colonisateur, La Réunion et les départements français d’Amérique étaient devenus rapidement des "boulets" à traîner. Certes, le point d’appui géostratégique constitué par notre île avec sa zone maritime exclusive est un côté positif du point de vue national. Les Américains, avec la complicité du Royaume-Uni, ont été plus expéditifs pour garantir leur point d’appui stratégique de Diégo-Garcia dans l’Océan Indien en déportant les habitants vers l’île Maurice…Mais la France ne se contentant pas de La Réunion a "capturé" Mayotte, là encore flattée par la volonté des Mahorais de vouloir rester français.

Ainsi, après la vague de décolonisation, la France a décidé de maintenir sa souveraineté sur La Réunion. Mais "au moindre coût possible" comme me l’avait confié Michel Debré dans une conversation en tête-à-tête lors d’un de ses nombreux passages. A l’époque (début des années soixante-dix), il était ministre de la défense et nous évoquions la sur-rémunération des fonctionnaires. Michel Debré avait fortement influé sur les décisions ultérieures de baisse de l’index de correction passé de 1,65 en 1970 à 1,138 en 1979, permettant ainsi de réaliser des économies budgétaires substantielles. Nous en sommes toujours là : la France conserve les DOM, au moindre coût possible, tel est le grand dessein (sic) qui guide notre sort ! Je n’ai jamais vu d’inflexion de cette ligne politique.
Une ligne de conduite qui a débuté au début du 20è siècle avec un sous-investissement criant dans tous les domaines : éducation, santé, infrastructures, administrations…La Réunion ne recevait que des miettes condescendantes de la France. Notre île était laissée à elle-même, quasiment à l’abandon, même en dehors la période d’abandon "normal" de 1939-1945.

La départementalisation de 1946 a pu faire croire un moment à l’illusion d’un changement de ligne directrice. Il a fallu vite déchanter. Pour faire venir des cadres venant de métropole il a fallu mettre en place de quoi les attirer dans une île lointaine et démunie de tout. Indemnités d’éloignement, voyages de vacances familiaux payés, sur-rémunérations, abattements d’impôts…du moins pour les cadres venant de France. Et il a fallu la longue et dure grève de 1953 pour que les fonctionnaires locaux bénéficient des mêmes avantages : la stratégie du moindre coût restait bien présente à l’esprit des gouvernants. N’oublions pas le long chemin, mené avec ténacité par le PCR, qui a présidé à l’alignement social entre 1946 et 2000 pour arriver à ce que les prestations sociales ou les rémunérations dans le secteur privé atteignent le niveau métropolitain. Le maintien de l’octroi de mer jusqu’à nos jours permet à l’Etat d’alléger ses contributions aux collectivités locales.
Mais nous savons tous que l’épée de Damoclès sur la réduction des contributions de l’Etat central reste suspendue au-dessus de nos têtes : sur-rémunérations, retraites indexées, abattement de 30%, taux de TVA moindres, mesures fiscales spécifiques, etc sont menacées en permanence, entretenant ainsi de nombreuses incertitudes fort néfastes pour mener des projets d’avenir. Les Réunionnais ont compris depuis longtemps qu’il fallait se battre pour ne perdre aucune des miettes consenties par l’Etat central rivé sur sa ligne du moindre coût.
Les états généraux et autres assises de l’outre-mer ne servent que d’anesthésiants momentanés pour faire taire les revendications qui se manifestent régulièrement. L’Etat n’affiche jamais sa stratégie du moindre coût : vous les outre-mer, formulez vos demandes et nous verrons ce que nous pouvons vous concéder ! Une politique de la demande qui n’apporte rien à personne.

Par un retour de flamme inattendu, il se pourrait bien que les inquiétudes de Philippe Cadet soient balayées par l’application à la lettre de la stratégie du moindre coût. Imaginons que l’Etat finisse par suivre les recommandations de la Cour des comptes ou des rapports parlementaires divers et variés qui prônent l’abandon des "avantages" consentis aux fonctionnaires ou d’autres mesures qui augmentent sensiblement le pouvoir d’achat de certaines catégories de population. Alors il ne fait pas de doute que l’afflux de Zoreys qui effraie tant Philippe Cadet serait vite tari ou à minima fortement restreint…et le même Philippe Cadet réduit à la portion congrue. C’est un choix possible que je prône personnellement pour un avenir plus digne de notre île et que je suis prêt à "subir" car je sais d’expérience que notre île a le potentiel humain pour avoir bien d’autres perspectives que de remplir son chariot au supermarché, faire son pique-nique dominical et aller voir la mère-patrie une fois par an !
 
Charles Durand
Le Brûlé – Saint-Denis
Directeur de l’Insee-Réunion de 1966 à 1985