Guernica : 70 ans après, la barbarie contin

19 mai 2007

Cher lecteur, je t’écris par devoir de mémoire alors que tout autour de toi t’incite à oublier.
C’était il y 70 ans, le lundi 26 avril 1937, à Guernica. Lundi, jour du marché dans cette petite ville basque qui abritait alors 7.000 habitants. Lundi après-midi. Il y avait encore du monde dans les rues. 16h30 : les cloches de l’église se mettent à sonner. 16h35 : un premier avion lâche 6 bombes explosives de 450 kilos. 16h40 : un second bombardier lâche le même nombre de bombes sur le centre-ville. A 16h55 environ, trois avions bombardent la ville. Puis d’autres encore viendront, bombardiers et chasseurs. L’enfer durera trois longues heures, ne prenant fin qu’à l’arrivée de la nuit. Trois heures pendant lesquelles les pilotes de la Légion Condor allemande, assistés par l’aviation légionnaire italienne, vont systématiquement pilonner les habitants de Guernica. Un jour après, la ville brûlait encore.

Bilan : 70% des édifices brûlés, entre 800 et 1.600 morts. Et tout ça pour quoi ? Guernica n’était même pas un objectif militaire stricto sensu dans la guerre d’Espagne : à preuve, l’usine de matériel et les deux casernes proches de Guernica ne furent pas touchées par les bombardements.

Alors pourquoi un tel crime de guerre ? Le nom de code de l’opération : Rügen (réprimander, en allemand) dit bien le message envoyé par les nazis et Franco : les Espagnols avaient eu tort de voter pour le Front populaire et il convenait de les ramener à la raison par une frappe “préventive”. La tactique était simple et logique, comme le souligne George Steer dans son reportage pour le quotidien londonien “Times”, le lendemain du massacre : « d’abord des grenades à main et des bombes lourdes pour semer la panique et faire courir la population, ensuite des tirs de mitrailleuses pour forcer les gens à se cacher sous terre, puis des bombes lourdes et des bombes incendiaires pour détruire les maisons et les brûler avec leurs victimes en dessous ».

Si l’objectif était de semer la terreur en même temps que la mort, pourquoi choisir précisément Guernica ? Parce que Guernica était la fierté des Basques, leur plus ancienne ville et le centre de leur tradition culturelle. C’était à Guernica que sous un chêne, en présence des représentants du peuple basque, les rois espagnols, lors de leur accession au trône, juraient solennellement de conserver et protéger les lois et libertés en vigueur dans les provinces basques. Pour les Allemands et leurs affidés, massacrer la capitale spirituelle des Basques, c’était rompre avec une tradition de respect du droit des peuples à l’autodétermination et tenter de détruire l’âme de tout un peuple.

Le massacre de Guernica est resté impuni, malgré le cri de protestation lancé à la face du monde par le peintre Picasso. Et il y en a eu d’autres de ce type au 20ème siècle, avant et après Guernica. Pire, ces crimes de guerre ont été organisés par des régimes qualifiés de démocratiques.

Quand, en 1935, les fascistes italiens occupent l’Ethiopie et leurs avions utilisent du gaz moutarde pour affaiblir la résistance de la population éthiopienne, ils ne sont pas les premiers à agir de la sorte. Déjà en 1920, Winston Churchill (le même qu’en 1939-1945) avait ordonné des bombardements avec des armes chimiques pour mater les populations civiles en Irak qu’il jugeait « turbulentes » et « non civilisées » alors qu’elles ne faisaient que défendre leur terre face au colonialisme britannique.

Après Guernica, il y aura d’autres villes-martyres, comme Coventry, Hambourg, Dresde, Hiroshima, Nagasaki. Pour mémoire, ces deux dernières villes servirent de test grandeur nature pour la bombe nucléaire alors même que le Japon avait déjà proposé sa reddition. Une fois les bombes lâchées, le Président américain Truman accepta la capitulation du Japon aux mêmes conditions qu’il avait auparavant refusées !

Même après les horreurs de la Seconde Guerre mondiale, les raids aériens sur les populations civiles sans défense ont continué : Corée, Vietnam, Cambodge, Palestine notamment. Et aujourd’hui, rien n’a vraiment changé. Les avions tapissent toujours le sol de leurs bombes meurtrières dans des frappes qui n’ont de « chirurgicales » que le nom. Les Guernica d’aujourd’hui s’appellent Gaza, Tal Afar, Falloujah, Samarra, Najaf, mais aussi Grozny ou Kandahar. Qui s’en indigne ? Et pourtant, nous avons les images du martyre de ces villes : ruines fumantes, corps mutilés, enfants meurtris, mères en larmes. Sans doute sommes-nous fatigués de voir tant de souffrance. Mais si nous choisissons de taire notre ras-le-bol, c’est aussi parce que les avions de la mort sont aujourd’hui aux armes de notre monde à nous, un monde bien-pensant et qui se dit démocratique. Un monde qui, pourtant, n’a à aucun moment cessé de coloniser la planète et qui agite l’épouvantail de l’islamisme et de “l’Axe du Mal” pour mieux tuer dans l’œuf la rébellion de peuples qui simplement refusent qu’on leur dicte ce qui est bon pour eux.

Guernica est le symbole de comment les puissances armées punissent les peuples qui osent librement choisir pour leur pays qui gouverne et comment. Ainsi donc, cher lecteur, n’oublie pas Guernica, si tu veux que demain, ta fierté et ta liberté ne viennent à mourir dans les cendres et les larmes. Souviens-toi... et agis.

Keryon


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