Logement

Habitat social à La Réunion : SOLIHA injustement visé, 1 500 dossiers en souffrance

8 septembre 2025, par Courrier des lecteurs de Témoignages

La crise du logement frappe durement La Réunion. Alors que près de 1 500 familles se retrouvent sans solution après la liquidation de deux opérateurs, le directeur de SOLIHA est aujourd’hui pointé du doigt. Mais les faits sont clairs : l’association est en redressement judiciaire depuis le 23 janvier 2025, et les vrais blocages sont institutionnels et financiers.

« Notre maison est restée en plan »

À Sainte-Suzanne, une maison en bois devait être livrée à une famille en 2023. Mais le chantier a été interrompu brutalement après la liquidation de Bourbon Bois Experience. « Nous avons signé un prêt, commencé à payer… et aujourd’hui nous vivons toujours chez mes parents », raconte la mère de famille.
Ils ne sont pas seuls : près de 300 ménages sont concernés par l’arrêt de ces chantiers. À cela s’ajoutent les 1 200 dossiers d’amélioration de l’habitat bloqués depuis la mise en liquidation de la SICA Habitat. Des logements insalubres, fissurés ou inadaptés attendent toujours leur rénovation.
Au total, 1 500 familles réunionnaises se retrouvent directement victimes de la faillite de ces deux opérateurs.

SOLIHA sous contrôle judiciaire

Malgré ce contexte, le directeur de SOLIHA Réunion a été récemment mis en cause. Or, depuis le 23 janvier 2025, l’association est placée en redressement judiciaire.
Concrètement :
• toutes les décisions stratégiques (nominations, orientations) sont prises par un administrateur judiciaire,
• elles doivent être validées par un juge-commissaire,
• le directeur n’a donc plus la main sur ces choix.
L’accuser personnellement revient donc à ignorer la réalité juridique : SOLIHA agit désormais sous tutelle judiciaire.

Des financements éclatés et des délais interminables

Au-delà des personnes, ce sont les circuits de financement qui paralysent le logement social. Entre l’État (ANAH, ANRU), l’Europe (FEDER), la Caisse des Dépôts, Action Logement et les collectivités, les procédures s’enchevêtrent.

Chaque dossier doit franchir une série d’étapes : montage, instruction par les services, validation administrative, notification de subvention. Résultat : 18 à 24 mois peuvent s’écouler entre le dépôt et le début du chantier.

Pendant ce temps, les familles patientent dans des conditions précaires, et les opérateurs supportent des avances de trésorerie considérables, sans garantie de remboursement rapide.

La DEAL, un goulot d’étranglement pour SOLIHA

Dans le cas spécifique de SOLIHA, une grande partie des dossiers dépend du cofinancement de l’État via la DEAL. Or, ce dispositif est sous-doté :
• Dans les meilleures années, à peine 100 dossiers obtiennent un cofinancement validé.
• Cela représente une fraction infime face aux besoins (plus de 4 000 demandes en attente).
• Les délais d’instruction sont longs et bloquent toute programmation durable.

Ce manque de réactivité contribue directement à la fragilité financière des opérateurs.

Des incidences financières lourdes pour les opérateurs

La lenteur et la fragmentation du système ont des conséquences dramatiques :
• Les opérateurs doivent avancer des frais de montage et de suivi des dossiers, parfois pendant plus d’un an, avant tout remboursement.
• Ils subissent des tensions de trésorerie chroniques, accentuées par les retards de paiement des financeurs.
• L’absence de visibilité budgétaire empêche toute planification.

C’est ce mécanisme qui a déjà conduit à la liquidation de Bourbon Bois Experience et de la SICA Habitat, et qui a précipité SOLIHA en redressement judiciaire. Ce ne sont donc pas des erreurs de gestion individuelle, mais bien l’effet d’un système qui met en péril les opérateurs eux-mêmes.

Ailleurs, des fonds de relance pour les chantiers abandonnés

D’autres territoires ont trouvé des solutions pour éviter ces blocages :
• En Belgique, plusieurs Régions (Wallonie, Bruxelles-Capitale) ont mis en place des fonds publics de portage capables de reprendre des projets immobiliers laissés à l’abandon. Les chantiers sont rachetés puis finalisés, évitant que les familles ne restent piégées.
• Au Québec, un programme de relance des projets d’habitation inachevés permet depuis 2021 de soutenir les coopératives et organismes communautaires pour achever les logements déjà commencés. L’État intervient pour combler les trous financiers et sécuriser les acquéreurs.

Ces exemples démontrent qu’avec une volonté politique, il est possible de créer un mécanisme de relance ciblé pour sécuriser les familles et protéger les opérateurs.

Accessions sociales en recul et banques frileuses

La crise est accentuée par la réduction des aides à l’accession sociale : PTZ restreint, subventions raréfiées, coûts de construction en hausse (+25 %). Résultat : de nombreuses familles sont exclues du parcours résidentiel.

Les banques ajoutent un verrou supplémentaire : endettement plafonné à 35 %, apport personnel exigé, rejet des profils précaires. Ces règles, appliquées sans souplesse, écartent une grande partie des ménages réunionnais.

Chiffres clés

• 1 500 ménages impactés par les liquidations de Bourbon Bois Experience et SICA Habitat.
• 4 000 dossiers d’amélioration de l’habitat actuellement en attente.
• 100 dossiers/an seulement cofinancés par la DEAL pour SOLIHA, dans les meilleures années.
• 36 % de pauvreté à La Réunion (contre 13 % en métropole).
• +25 % de surcoût de construction par rapport à l’hexagone.
• 23 janvier 2025 : ouverture du redressement judiciaire de SOLIHA Réunion.
Encadré – Et ailleurs ?

• Métropole : le Bail Réel Solidaire permet de réduire le coût du foncier.
• Antilles : les fonds FEDER ont relancé des chantiers bloqués.
• Mayotte : crédits d’urgence débloqués par l’État pour le logement insalubre.
• Belgique : fonds publics pour finaliser les chantiers abandonnés.
• Québec : programme gouvernemental de relance des projets inachevés.
• La Réunion : malgré l’urgence, aucun fonds de soutien spécifique n’a été mis en place.

Sortir de l’impasse : un plan en 5 points

1. Créer un fonds régional de relance pour reprendre les chantiers abandonnés.
2. Mettre en place un guichet unique de financement pour réduire les délais.
3. Rétablir un PTZ renforcé et des aides spécifiques pour les DOM.
4. Adapter les critères bancaires à la réalité réunionnaise.
5. Sécuriser sur plusieurs années les financements des opérateurs comme SOLIHA.

Conclusion

La crise de l’habitat à La Réunion ne résulte pas d’une personne, mais d’un système défaillant qui fragilise les opérateurs et punit les familles. Depuis son redressement judiciaire en janvier 2025, SOLIHA agit sous contrôle de la justice et n’est pas responsable de la paralysie actuelle. Tant que les financements resteront éclatés, que les aides reculeront et que les banques refuseront d’adapter leurs critères, ce sont les familles réunionnaises—déjà 1 500 dans l’impasse—qui continueront de payer le prix fort.


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