Di sak na pou di

Hervé Masson, l’homme multiple (1919-1990)

Brigitte Croisier / 17 octobre 2019

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Un grand événement artistique vient de s’achever à l’île Maurice : le rappel de l’œuvre d’Hervé Masson. Le centenaire de sa naissance (17 janvier 1919) a été l’occasion d’organiser trois expositions. Une rétrospective avait déjà eu lieu en 2005 au Mahatma Gandhi, à Moka.
Qui est donc Hervé Masson ? Sa maman, Paula, le souhaitait en peintre, confiant à un de ses frères, Loys, le destin d’écrivain(Le notaire des Noirs, L’étoile et la clef entre autres). La réponse d’Hervé fut d’être un « homme multiple » qui passe du pinceau à la plume, qui se passionne pour l’ésotérisme et qui s’engage pour son pays.
Lors d’une conférence donnée à Rose-Hill le 3 octobre dernier, son biographe Bernard Lehembre a exposé comment il est passé d’un mode d’expression à un autre, tout en jouant des deux. Il pratique d’abord la gravure sur bois et illustre certains livres de son frère Loys. Dans les années 40, la plume lui a permis de défendre sa peinture et celle des autres. Il est passionné par le cubisme et l’expressionisme et avec son épouse, Sibylle de Robillard, il anime un cénacle à Curepipe-Road qui réunit écrivains et artistes, en particulier Malcolm de Chazal.

L’influence du poète Robert Edward-Hart l’ouvre à la compréhension de la philosophie indienne et lui permet de jeter des passerelles entre Occident et Orient et de penser différemment les liens entre formes et couleurs, le cubisme géométrisé laissant la place alors à « l’orphisme », en référence au dieu grec de la poésie et de la musique. Le trait s’efface pour que s’expriment mieux les couleurs. « Je suis orphiste, de l’école de la beauté pure, de l’art classique pur. Je sacrifie tout à la beauté plastique, à l’harmonie plastique et de la forme et de la couleur. » Telle était sa profession de foi.
Son cheminement consiste à associer constamment la réflexion au geste pictural, pour découvrir de nouvelles possibilités. « Il courait derrière les expériences » notait Bernard Lehembre lors de sa dernière conférence, acceptant d’être en conflit avec lui-même, mais du même coup s’ouvrant à des expériences à la fois picturales et mentales, comme par exemple sa réflexion sur les “métaformes” (Exposition « Formes et métaformes » à la galerie Bernheim-Jeune-Michel Dauberville, à Paris, 1962-1963). Homme du pinceau et de la plume, il rejoint les recherches de Paul Cézanne, Vassili Kandinsky et de Carl Gustav Jung, Gaston Bachelard, Malcom de Chazal et fait dialoguer le visuel et l’inconscient.

Puis s’ouvre une autre période dans sa vie avec son départ pour la France où se déroulera l’essentiel de sa carrière artistique de 1950 à 1990. Il maintient le contact avec son pays d’origine par quelques séjours temporaires et par des chroniques régulières dans la presse (journal mauricien l’Express). Sa Lettre de France paraît de 1964 à 1970. Il revient à Maurice en 1967 pour participer à la lutte pour l’indépendance, acquise en 1968. Il est nommé conseiller artistique du Ministère de l’Éducation, mais son engagement politique au Mouvement Militant Mauricien (MMM) lui vaut d’être démis de ses fonctions, puis emprisonné de février à décembre 1972, en même temps que Paul Bérenger et Dev Virahsawmy, entre autres. Il est libéré, en partie grâce aux protestations des artistes et intellectuels français.
Son énergie et son besoin de créer sont tels qu’il dessine dans sa cellule avec les moyens du bord l’histoire de la nation mauricienne. Sa série émouvante de 30 dessins en noir et blanc, « Histoire des Esclaves et des Coolies à l’île Maurice », a été présentée pour la première fois au public le 7 février 2019 à l’Institut français de Maurice.

Homme engagé, Hervé Masson a été rédacteur en chef du journal du MMM, Le Militant, avant de prendre ses distances et de repartir à Paris en 1977. Il continua son métier de journaliste, en particulier à Afrique-Asie jusqu’à la fin des années 80.
Ouvert à toutes les explorations intellectuelles et existentielles, il s’est passionné pour l’hypnose, l’ésotérisme (Dictionnaire initiatique, 1970, La Gnose, une et multiple, 1982, L’Homme-équateur, 1988, Les Heures bleues du Capricorne Récits drolatiques et sulfureux, 1988).
Parmi les thèmes picturaux, de nombreux nus lumineux, une valorisation de la féminité, mais aussi la mise en scène des Androgynes, ces êtres de la mythologie grecque, qui, à la fois hommes et femmes, se sentaient complets et heureux, jusqu’à ce que les dieux jaloux les coupent en deux, les condamnant à rechercher leur moitié perdue.

Difficile de faire le tour de cette œuvre palpitante de vie, mais il était nécessaire de l’approcher dans toute sa complexité. Sa fille, Brigitte Masson, soucieuse de la transmission auprès des jeunes générations, a eu le grand mérite d’organiser ces trois expositions pour le centenaire et, en particulier, d’organiser des ateliers pour les jeunes. Elle-même assure l’héritage : elle a écrit Le chant de l’aube qui s’éveille, Ed. La Maison des Mécènes, 2012) où se mélangent ses souvenirs, l’histoire des luttes sociales et politiques, sans oublier l’amour. Elle écrit aussi des livres pour les enfants à partir de 4 ans, an kréol morisyin et en français Les aventures de Lilet et Gaspar, illustrées par Evan Sohun, qui a produit tout récemment un album Hervé par Evan, Ed. La Maison des Mécènes, phrases poétiques en regard de vives illustrations.
Le beau catalogue réalisé par les commissaires du Centenaire, Barbara Luc et Bernard Lehembre, Hervé Masson, le centenaire-Trois expositions, Ed. La Maison des Mécènes, comprenant une biographie détaillée et la reproduction de nombreux tableaux restera un document précieux prolongeant ces trois expositions. L’ouvrage est préfacé par Salim Currimjee, fondateur de ICAIO, Institut d’Art contemporain Océan Indien. C’est là qu’eut lieu d’avril 2019 à août 2019 l’exposition « Hervé Masson, l’art du trait, la puissance de la couleur ».
L’homme qui souriait en tirant sur sa pipe peut être heureux.

Brigitte Croisier